Malek Harami, expert et General Manager du cabinet Compétences.DZ

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Entretien réalisé par Naima Allouche

L’heure est au bilan, en cette fin d’année. Durant toute une année, tous les indicateurs économiques ont enregistré une faiblesse très significative dans tous les secteurs pour ne pas dire un blocage ou un arrêt total pour certaines activités économiques et commerciales. 

Plusieurs évènements ont marqué cette crise multidisciplinaire à commencer par notre dépendance aux hydrocarbures dont le prix du pétrole a chuté d’une manière vertigineuse, ce qui a amplifié la crise économique nationale. S’ajoute à cela une bureaucratie administrative qui s’acharne et bloque toute initiative pour la diversification économique. 

L’Algérie a vécu une crise politique en 2019 qui s’est répercutée sur l’année 2020, et bien sûr, l’arrivée de la crise sanitaire de la pandémie du coronavirus cette année a mis tous les indicateurs en alerte. 

Pour faire une évaluation de l’activité économique de l’année 2020, M. Malek Harami, expert et general manager du Cabinet Compétences.DZ, spécialisé dans l’accompagnement des entreprises et l’amélioration des systèmes de management de qualité, a été l’invité de l’émission «Débat économique» du journal «Le Chiffre d’Affaires». 

 

LCA : Pouvez-vous nous faire un bilan de l’activité économique de l’année 2020 ?

Malek Harami : Que dire de l’année 2020 ?                                                                                                     Nous prenons qu’un seul indicateur pour mieux comprendre la situation de notre économie nationale. L’Algérie a enregistré un million de naissances et le nombre a été le même pour l’année 2019. Ce qui nous interpelle tous aujourd’hui. En 2025-2026, il faudra trouver un million de places dans les écoles. Il faudra trouver en 2040, c’est-à-dire dans 20 ans, quelque 500 000 à 600 000 postes d’emploi, rien que pour ces enfants qui viennent de naître et je ne parle pas d’autres besoins, comme le besoin hydrique dont la norme internationale est de 1 000 m3 d’eau/habitant/an. Donc un million de naissances est l’équivalent d’un milliard de mètres cubes d’eau à fournir, en sus d’autres besoins énergétiques et alimentaires. La question qui se pose maintenant, est-ce que notre économie s’est préparée pour faire face à ces besoins ? 

Au-delà des chiffres, l’économie est une finalité de produire des richesses et ensuite de les distribuer de la manière la plus juste et la plus équitable. Or, ce que nous constatons aujourd’hui, est que nous sommes en panne sur la production de richesses et nous sommes également en panne sur la distribution du peu de richesses que l’on produit. En 2020, il y a eu l’arrêt de la machine économique sur le ralentissement de la croissance. Les pouvoirs publics ont trop abondé sur la Covid-19, comme étant la raison de cet arrêt, alors que ce virus n’est qu’un facteur aggravant et venant compliquer encore une situation déjà précaire et très dangereuse.

L’année 2020 s’est ouverte déjà avec un passif très lourd, un fait d’au moins de deux décennies de mauvaise gestion et d’organisation de l’économie nationale. D’un système fait pour bloquer la machine économique et d’une certaine manière, l’économie nationale ne tenait pas la concurrence et la compétitivité. Finalement, nous sommes dépendants d’une seule ressource et nous oublions de rappeler que cette ressource ne représente que 1% de la production mondiale ou de la quantité du pétrole échangé. Autrement dit, nous sommes dépendants de 98% des hydrocarbures alors que notre part de marché n’est qu’environ 1%, ce qui veut dire que nous n’avons aucune maîtrise sur cette ressource comme l’Arabie Saoudite ou la Russie qui ont une certaine influence sur les cours et nous, nous faisons que subir les coûts du pétrole. Le bilan de l’année donc, je ne le prends pas selon des chiffres et indicateurs qui sont enregistrés. Ce qui m’intéresse, c’est l’entreprise et le marché. Certes, nous avons constaté en cette période de la crise sanitaire l’impact sur l’entreprise économique, notamment la petite et très petite entreprise. Ces dernières ont tenu le coup, un mois, deux, mais au-delà de ces délais, elles ne pouvaient plus résister et d’ailleurs, elles n’ont même pas reçu malheureusement la réponse adéquate du gouvernement à temps. Les pouvoirs politiques ont dit des choses et ont promis d’autres, mais la réponse n’a pas été adaptée aux besoins des entreprises et surtout n’a pas été à temps. Le secteur du BTPH est à l’arrêt avant même la pandémie. Le gouvernement en 2018 a annulé certains projets et gelé d’autres. Nous sommes dans une problématique où des pans entiers de l’économie dépendent de la dépense publique. Donc, il faut imaginer la situation dégradante des petites entreprises, à savoir, les briqueteries, les faïenceries, les corps d’état secondaires comme les maçons, plombiers, électriciens, peintres, etc., tout ce monde est à l’arrêt. Les quelques entreprises, les plus «chanceuses», ont aussi souffert du manque de paiement à temps et de trésorerie. Elles ont été obligées de réduire le nombre d’effectif ou travailler à 50% de leur capacité de production.

Pour faire un bilan économique de l’année 2020, la situation est intenable pour l’Algérie d’autant plus qu’elle n’était pas bonne depuis 2018 et elle devient encore plus grave et sans perspectives de sortie. Le gouvernement a parlé et nous nous attendions à certaines actions qui ne viennent pas. Et c’est la déception pour nous, parce que rien n’a été fait ou réalisé depuis et nous n’avons aucune vision depuis la relance du plan économique du président de la République, annoncé fin juillet, ce qui veut dire que soit le gouvernement ne communique pas, soit ce programme de relance n’existe pas du tout et que cette relance n’est qu’un effet d’annonce et les entreprises algériennes sont dans l’incertitude.

Pour la première fois en Algérie, un gouvernement prend en charge le développement des zones d’ombre, quelle est votre lecture sur cette décision ?

Je vais restituer mon feedback de citoyen qui s’intéresse à la chose publique. Parler des zones d’ombre me pose deux problèmes. D’abord, quels sont les critères qui définissent que tel endroit ou localité est une zone d’ombre et quels sont ses objectifs. Il a suffi que le président de la République annonce le concept de zones d’ombre et que tout le monde commence à détecter des zones au préalable. J’aurai aimé voir les choses autrement, tout d’abord les objectifs et les normes pour telle ou telle localité qui aura par exemple son école, un transport pour les écoliers, etc. A partir d’une certaine taille, une localité a besoin de l’eau potable et à ce moment, il faut établir les besoins et chercher les solutions qu’il faut. Une fois les normes établies, nous faisons une évaluation et dire que tel objectif de développement, à savoir l’accès à l’eau potable, transport, etc., pour engager les actions selon les normes internationales ou même nationales pour viser l’international par la suite. La conduite «aléatoire» d’un pareil système  mène à l’interrogation suivante, pourquoi charger des chefs de daïra pour réaliser ce genre d’opérations, ce n’est pas leur métier et ce n’est pas sûr de réussir ces tâches. De préférence, il faut charger plutôt les APC, le maire et les élus pour qu’ils soient devant leurs responsabilités. A mon avis, le système de gouvernance actuel est programmé pour produire l’échec et il fonctionne très bien pour atteindre cet objectif. Nous ne pouvons pas attendre de ces décideurs et de cette bureaucratie d’organiser quoi que ce soit et de développer une économie. D’ailleurs, le président de la République, lui-même, a soulevé certains problèmes, entre autres la bureaucratie, à un moment donné il a fallu qu’il exprime sa colère. Maintenant, il faut changer les habitudes de gouvernance. Par exemple, la Chine a construit un hôpital dans dix jours, imaginons chez nous, le nombre de commissions qu’il faut pour traiter un projet à réaliser, à commencer par le cahier des charges, l’appel d’offres, le deuxième appel d’offres, l’évaluation, la validation, etc., avec ces manières, nous pouvons constater le nombre des équipements publics qui sont construits mais jamais dans les délais. Et jusqu’à ce jour, toutes les réalisations dépassent les délais avec des années de retard, ce qui a créé encore plus de problèmes. C’est pourquoi, je ne cesse de le répéter que nous avons fabriqué un système qui fait pour bloquer, tant que nous n’avons pas remis ce système de gouvernance à jour. Le concept qu’il faut choisir à mon avis c’est la gouvernance managériale. Quand l’Etat attribue un budget à une administration, par exemple les 4 milliards de DA au ministère de l’Industrie, tel qu’inscrit dans la LF 2021, à un moment donné l’Etat doit interroger le ministère de ce qu’il va faire avec ce budget et quel est son plan d’action, quels sont ses chiffrés, quels sont ses indicateurs ? Combien d’entreprises vont être créées et le nombre des entreprises qu’il compte accompagner à la certification, à la mise à niveau. Le nombre de zones industrielles réalisées ou pas. Enfin, tous les dossiers sur lesquels un département est chargé. A partir de ce moment, il faudrait d’abord mettre en place ce management par objectif au niveau de tous les secteurs et arriver à décloisonner le fonctionnement de l’état en mode projet. Un autre exemple à citer, l’emploi, il faudrait mettre tous les dispositifs des ministères du Travail et de la Formation professionnelle aux jeunes pour pouvoir accéder à l’emploi à travers la formation ou d’autres dispositifs parce qu’en tant que citoyens, nous ne sentons pas cette cohérence entre les ministères de notre gouvernement qui devait être réformé autrement.

La création des startups est une question d’actualité. Pensez-vous que c’est une initiative qui peut être un plus pour l’économie nationale ?

Nous avons l’impression que nos gouverneurs ne font pas la différence entre la start-up et la petite entreprise, alors qu’il y a des définitions normalisées, pour la start-up qui est une entreprise à très fort potentiel de connaissance et qui développe un logiciel ou application et qui plus tard peut devenir une grande multinationale, à l’image de facebook. Qu’est-ce que nos décideurs entendent par la start-up ? C’est bien d’avoir une start-up, pourvu que les pouvoirs leur donnent tout le système qui va avec, autre que le fonds de financement. La start-up est un potentiel d’évaluation en matière des TIC, qui nécessite un fort débit d’internet. Nous n’avons pas besoin que des startups d’e-paiement. A part la start-up, il y a aussi toutes les entreprises à créer dans tous les domaines, qu’elle soit de taille petite ou grande. Aujourd’hui, il y a un climat d’investissement qu’il faudra assainir. De même, où sommes-nous par rapport aux indicateurs et paramètres de l’économie à l’international. Donc, il vaut mieux d’abord avoir des objectifs à se donner, non seulement à attirer les investissements étrangers, mais aussi permettre aux Algériens d’investir dans leur pays, ce qui n’a pas été le cas jusqu’à maintenant. Les Algériens ont été interdits indirectement d’investir dans ce pays. Beaucoup d’entreprises ont été bloquées dans leurs investissements et continuent à l’être. Nous sommes dans un pays aussi vaste avec plus de 2 millions de kilomètres carrés, et les investisseurs ont du mal à trouver une assiette foncière pour réaliser leurs projets. Aller dans n’importe quelle wilaya, c’est toujours la même réponse : «il n’y a pas de foncier et il y a une crise dans les zones industrielles», alors qu’il s’agit d’une crise artificielle et fabriquée.

Dans les perspectives de l’année 2021, la balance serait-elle du côté des points positifs où les points de chute seront plus dominants ?

Nous revenons d’abord au bilan 2020, au début de l’année, le gouvernement a parlé du barrage vert qui est une très bonne idée et que nous avons applaudi. Depuis qu’est-ce que nous avons fait avec ce projet d’envergure nationale ? Dès le début, il va falloir créer des entreprises et mettre les travaux d’aménagement des zones appelées à recevoir ces projets et créer des villages pour recevoir les nouveaux débouchés pour ainsi créer des emplois et d’amener d’autres projets du millénaire comme le développement durable. Nous sommes très en retard et la question qui se pose, actuellement est de savoir qu’est-ce que nous avons fait pendant une année dans l’industrie, par exemple. Nous sommes toujours dans les anciennes pratiques. Nous sommes soumis toujours à une multitude d’autorisations et dérogations et autres pratiques «criminelles» pour investir au-delà d’un million de DA. Donc l’Etat est en train de bloquer l’investissement, ce qui veut dire que nous sommes dans un pays où tout est interdit et soumis à des autorisations et qui n’a rien fait durant l’année 2020. Donc à l’heure où nous parlons des perspectives, il y a une sorte d’incertitude pour l’année 2021, qui s’ajoute à la complexité de la situation. A ce jour, aucun débat n’a été lancé après la rencontre de la relance économique qui était déjà préparée dans la précipitation. Aucun véritable débat n’a eu lieu avec les experts, les opérateurs économiques et la classe politique. Nous sommes appelés à savoir ce que nous devons faire, dans les finances, les subventions, la dévaluation du dinar, l’entreprise publique. Nous avons besoin d’un processus pour ça et un débat aussi large possible au sein de la société sur un certain nombre de questions. Concernant les perspectives, déjà la Covid-19 a été bénéfique pour une catégorie de gens. Nous avons vu des jeunes qui ont fabriqué des respiratoires artificiels et les filles ont fabriqué des bavettes parce qu’il a suffi d’un petit temps de liberté pour que ces jeunes ont pu prouver leur savoir-faire. Au gouvernement maintenant de libérer les initiatives et de mettre fin à ce système de blocage. A ce moment, nous pouvons parler de perspectives plus prometteuses.

N.A

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