APPROCHES, ACTEURS ET DETERMINANTS

LE SECTEUR INFORMEL EN ALGERIE

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Par Youghourta BELLACHE, Maître de conférences en sciences économiques, Université de Bejaia

 

L’économie informelle en Algérie est assez peu étudiée, en dépit de son poids significatif et croissant dans l’économie nationale. Les approches proposées pour appréhender le phénomène correspondent globalement aux différentes phases d’évolution de celui-ci : la période coloniale et les premières années de l’indépendance nationale; l’économie administrée, la période de transition à l’économie de marché. La transition économique engagée au début de la décennie 1990 se traduit par le recul du secteur public marchand et l’essor du secteur privé et notamment de l’auto-emploi, qui relève essentiellement du secteur informel au sens du BIT. Cette croissance de l’emploi informel a conduit à la segmentation du marché du travail (formel/ informel). 

Les quelques études réalisées se focalisent sur l’évaluation quantitative du phénomène ; elles n’appréhendent pas les facteurs explicatifs de l’accès au secteur informel qui conditionnent les politiques publiques de l’emploi (Archambault et Greffe, 1984 ; Adair et Bellache, 2009). Notre étude, après un rappel des différentes approches de l’économie informelle en Algérie, vise à cerner les caractéristiques saillantes du secteur informel grâce à une analyse multidimensionnelle et à identifier, par une analyse de régression logistique multinomiale, les déterminants de l’accès à ce secteur pour un échantillon de 1252 actifs, tiré d’une enquête représentative menée auprès de 522 ménages dans la région de Bejaia en 2007 .

 La section 1 présente les différentes approches du secteur informel en Algérie. Les limites de celles-ci posent le problème de quantification de ce secteur. Seule l’approche du BIT permet dans une certaine mesure de cerner et de quantifier le phénomène. La section 2 examine l’expansion du secteur informel et évalue la taille de celui-ci selon les données de l’enquête nationale emploi de l’ONS de 2007 et celles de l’enquête ménages de Bejaia de la même année. La section 3 présente les caractéristiques du secteur informel en utilisant l’analyse multidimensionnelle et identifie les déterminants de l’accès au secteur informel, grâce à un modèle logistique multinomial.

 

  • Approches de l’économie informelle en Algérie 

 

Quatre approches se dégagent de l’ensemble des études consacrées à l’économie informelle en Algérie. La première aborde le phénomène selon le concept de « petite production marchande » qui met l’accent sur l’expansion des petites activités marchandes et les formes «atypiques» de l’emploi (aides familiaux, apprentis, travail à domicile et pluriactivité); la seconde s’inscrit dans le cadre de l’économie administrée et se focalise sur l’ «économie parallèle», qui a longtemps représenté le segment prédominant de l’économie informelle en Algérie. La troisième analyse le développement des activités et pratiques illégales notamment dans le contexte de la transition économique et politique en cours, en termes « d’illégalisation » de l’économie. La der-nière est celle du BIT, qui fonde la définition du secteur informel (1993) et de l’emploi informel (2002) que nous adoptons dans cette étude pour appréhender et estimer l’ampleur du secteur informel.

 1.1. La Petite Production Marchande (PPM) : prépondérance, soumission et précarité Le concept de PPM, s’inscrit, en liaison avec le concept de marginalité, dans l’analyse fonctionnaliste du secteur informel qui considère celui-ci comme un ensemble d’activités soumises au secteur capitaliste et contribuant, de façon directe ou indirecte, à sa reproduction. 

Ces mécanismes de soumission et de reproduction ont fait l’objet de nombreuses analyses (Hugon, 1980a, 1980b; Penouil et Lachaud, 1985). Ce concept de PPM est repris par Bernard (1988) pour analyser le secteur informel en Algérie dont la petite production marchande constituerait le «cœur» d’après l’auteur. Au-delà de quelques caractéristiques communes (faible échelle des activités, organisation non capitaliste du travail, faiblesse du salariat notamment), la petite production marchande dans le contexte algérien recouvre des activités très diverses que Bernard (1980,1988) a classées en 3 catégories plus ou moins homogènes. La PPM domestique et des petits métiers ; la PPM « non exploiteuse » 2 et la PPM clandestine.

Une enquête sur l’industrie privée réalisée en 1975 par l’AARDES3 fait état de la forte dépendance de ces petites unités, particulièrement dans le domaine textile, aussi bien en amont (approvisionnement en matières premières et équipements) qu’en aval (commercialisation des produits) vis-à-vis des commerçants grossistes qui contrôlent ainsi tout le processus de production et de commercialisation. Cette situation traduit ainsi des rapports de subordination et de soumission qui étaient déjà très développés à l’époque coloniale (Liabès, 1984). Cette approche présentant le secteur informel comme un secteur exploité par le secteur capitaliste (le capital commercial dans le cas de l’Algérie) présente des limites qui sont celles d’une approche globale ne tenant pas compte des spécificités des différents segments et de l’extrême hétérogénéité qui caractérise le secteur informel. Hugon (1980a, 1980b) considère que les petites activités marchandes sont cocapitalistes, en ce sens qu’elles accompagnent le développement des activités capitalistes (modernes) non seulement dans une logique de dépendance et de soumission mais aussi et souvent dans une logique de complémentarité et de concurrence. L’idée de l’exploitation de la main d’œuvre dans les unités informelles est à nuancer notamment à propos du cas des apprentis, dans la mesure où l’apprentissage est bénéfique à ces derniers, puisque qu’il leur offre une formation pratique et peu coûteuse (Mettelin, 1985) et conduit souvent à une activité indépendante (De Miras, 1987). Enfin, le capital commercial, comme l’a montré Liabès (1984), ne se contente pas de subordonner les petites unités industrielles en les contrôlant en amont et en aval, mais se convertit dans une large mesure en capital industriel. 

 

  • L’économie parallèle : conséquence des dysfonctionnements de l’économie administrée Selon les principaux tenants de cette approche (Benissad, 1984 ; Henni, 1991, 1994), l’économie parallèle représente la forme dominante de l’économie informelle en Algérie durant la phase de la planification centralisée de l’économie algérienne. Cette économie parallèle renvoie à l’existence d’un double marché, un marché admini stré et un marché parallèle, et par conséquent un double système de prix, des prix administrés et des prix parallèles ou libres (Henni, 1991). L’économie parallèle recouvre un marché parallèle des biens et services, un marché parallèle de la monnaie et un marché parallèle des facteurs de production. L’économie parallèle en Algérie se déroule essentiellement dans la sphère de la distribution.

 

 L’économie informelle, au-delà de son caractère spéculatif dans les économies administrées, est foncièrement libérale (Henni, 1994, De Soto, 1994). Selon Henni (1994), l’économie informelle se distingue de l’économie officielle par le fait qu’elle se déroule en dehors du circuit légal (pour échapper aux coûts de la réglementation fiscale et sociale) mais elle constitue aussi un prélude à la formation d’une économie de marché, à l’image du capitalisme marchand de l’Europe médiévale qui a donné naissance par la suite au capitalisme industriel. Henni soutient enfin l’idée que l’économie parallèle est structurée en réseaux, dont les différentes catégories d’activités -production au noir, distribution et d’import-export, change et activités extra économiques relevant pour la plupart de l’économie criminelle -ne sont que les éléments d’un réseau, animé par un marchand assimilé à un véritable entrepreneur. La thèse (implicite) de Henni présentant l’économie parallèle comme une forme de transition à l’économie de marché parait fragile sur plusieurs points. D’abord, les activités informelles ne sont pas uniquement le résultat ou la réponse aux dysfonctionnements de l’économie administrée, elles sont aussi et dans une large mesure une conséquence du développement du secteur privé et de façon plus large du système capitaliste, qui pour abaisser ses coûts et maximiser ainsi ses profits informalise de plus en plus ses activités (recours au travail à domicile, à la sous-traitance, travail non déclaré, etc.) (Portes, Benton et Castells, 1989). Ceci est également vrai pour le cas de l’Algérie même si le capitalisme n’est pas aussi développé qu’ailleurs et peine toujours à se mettre en place.

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