En absence d’une régulation, la concurrence déloyale infecte le marché

M. Hassan Khelifati, PDG d’Alliance Assurances

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Entretien réalisé par Naima Allouche

Le marché des assurances, qui connait une croissance d’année en année, observe en 2020, une perte de 70 milliards de DA en crédits impayés et 12 milliards de DA en chiffre d’affaires depuis janvier. Pourquoi cette régression et comment se nourrit les compagnies d’assurances aujourd’hui et quel est l’impact de la crise économique et la pandémie du Covid 19, telles sont les questions et bien d’autres posées au PDG d’Alliance Assurances, M. Khelifati qui a été l’invité de l’émission «Débat économique» du journal «Le Chiffre d’Affaires»

 

LCA : Les indicateurs économiques sont au rouge sur tous les plans, d’après vous M. Khelifati, la crise en Algérie est-elle structurelle ou conjoncturelle ?

Hassan Khelifati : C’est une question pertinente et très complexe qui a plusieurs réponses. Fondamentalement, la crise en Algérie est structurelle parce qu’au-delà de ce qui se passe dans le secteur des assurances, notre économie connaît une crise multidimensionnelle, en raison de la baisse des prix du pétrole, le manque de croissance économique et l’absence depuis des années, des reformes structurelles, profondes et irreversibles. Par le passé, nous avons essayé des tentatives de reformes mais qui n’ont pas eu l’effet escompté. C’est ce qui a causé aujourd’hui une crise profondément structurelle et multidimensionnelle. Si nous regardons aujourd’hui la dégringolade du prix du pétrole depuis sa chute en 2014 et en dépit des différents gouvernements qui ont promis des réformes et qui ont profité à puiser dans nos réserves de change pour des reformes qui n’ont pas eu lieu en 2020, il y a l’existence malheureusement la crise de la pandémie de coronavirus qui devient aussi une problématique parce qu’elle est mondiale et perdure et dans le temps, en 2019, sans omettre de signaler que nous avons vécu une crise politique avec le mouvement populaire du Hirak. Tous ces effets ont occasionné un ralentissement et une jonction économique avec des conséquences très graves en sus donc de cette crise sanitaire mondiale. Nos ressources comme le gaz et le pétrole sont en baisse, la consommation également, s’ajoute aussi l’arrêt mondial du trafic aérien avec l’annulation des dizaines ou des centaines de vols. Tout ça fait en sorte que cette crise est profondément structurelle et chez nous, cette crise a besoin de réponses fortes pour des réformes politiques qui demandent beaucoup de travail et de courage politique.

 

En dépit de cette crise, le gouvernement a pris le taureau par les cornes pour la relance économique. Est-elle possible cette relance devant une situation qui nécessite d’abord une réanimation ?

Effectivement, toute réforme a ses outils, il y a des reformes de textes, des reformes de législation, etc. Le gouvernement actuel a eu beaucoup de contraintes parce que juste à peine son arrivée de deux mois, il y a eu la crise sanitaire de la Covid 19. Mais en tant que chef d’entreprise et ce que j’entends du monde de l’entreprise, je dirai que la réponse politique, selon le discours politique et le Conseil des ministres, était «bonne». Mais l’application sur le terrain n’était pas à la même hauteur de la réponse politique et c’est ce qui déçoit un peu les chefs d’entreprises généralement. Le problème, c’est que nous sommes devant une crise inédite car cette pandémie, non seulement elle est mondiale, mais elle a aussi duré dans le temps et nous ne savons pas quand est-ce qu’elle va se terminer et personne ne peut se projeter parce que nous ne savons pas si les vaccins dont on parle sont fiables et disponibles pour tout le monde et si nous allons reprendre nos activités normalement. Quand nous jetons un regard sur les chiffres économiques dans le monde, par exemple l’IATA, cela nous informe que le trafic aérien ne reviendra pas à la normale avant au minimum 2025 et au maximum 2029 pour repartir au trafic de l’année 2019. Le fait de reporter les compétitions et les grands évènements sur 2022 et 2023 veut dire que nous ne sommes pas sortis de cette situation de crise.

Le marché des assurances est frappé de plein fouet par la crise sanitaire de la Covid 19 qui s’ajoute à la stagnation du marché des véhicules, source principale de ce secteur, comment les assureurs peuvent-ils faire face à cette situation ?

Les assureurs en Algérie vivent déjà une situation assez compliquée en raison de l’absence des réformes, l’absence de règles de fonctionnement et de régulation. Tous ces problèmes, c’est notre vécu de tous les jours. Nous avons toujours dénoncé la discrimination du public-privé, la concurrence déloyale, au dumping, à la guerre des prix. Cette année, elle est encore plus exceptionnelle avec la crise du coronavirus. Donc, nous avons non seulement ces facteurs discriminatoires qui existent toujours et qui s’aggravent d’année en année, mais également la crise des créances sur les assurés, qui fragilise la structure financière des assureurs et qui ne les laisse pas jouer leur rôle économique et financer l’économie nationale. En 2020, nous avons le double impact de la crise économique qui s’est approfondie et la crise sanitaire qui s’est imposée dans notre quotidien. Certes, nous subissons ce qui se passe comme les autres secteurs à cause de cette crise. Toutefois, il est certain que l’instauration de la taxe sur la pollution et de l’environnement a impacté et dérangé les compagnies d’assurances.

Pourquoi la taxe de pollution dérange les assureurs, pour son tarif ou pour autres motifs ?

Pour nous les assureurs, à la limite, l’Etat peut faire des taxes qu’elle veut, c’est sa politique et qui n’est pas notre business. Le problème est que la collecte de cette taxe est à la charge des assureurs. Primo, les assureurs ne sont pas des collecteurs d’impôt. Secundo, les clients ont eu une réaction automatique, autrement dit pour ne pas changer leur budget d’assurances, ils ont renoncé à des garanties pour payer la taxe. Ce renoncement a créé un trou dans le chiffre d’affaires des compagnies d’assurances, ce qui veut que cette taxe est pratiquement une ponction du chiffre d’affaires, surtout que nous souffrons déjà de beaucoup de maux à ne citer que la concurrence déloyale, l’absence du marché de véhicules neufs, et autres facteurs négatifs que nous avons déjà soulevé. Toutes ces retombées négatives démontrent que le secteur des assurances vit une réelle crise, vu l’absence de reformes et l’absence de régulation, qui est un facteur très important. 

Pourquoi la taxe de pollution dérange les assureurs, pour son tarif ou pour autres motifs ?

Pour nous les assureurs, à la limite, l’Etat peut faire des taxes qu’elle veut, c’est sa politique et qui n’est pas notre business. Le problème est que la collecte de cette taxe est à la charge des assureurs. Primo, les assureurs ne sont pas des collecteurs d’impôt. Secundo, les clients ont eu une réaction automatique, autrement dit pour ne pas changer leur budget d’assurances, ils ont renoncé à des garanties pour payer la taxe. Ce renoncement a créé un trou dans le chiffre d’affaires des compagnies d’assurances, ce qui veut que cette taxe est pratiquement une ponction du chiffre d’affaires, surtout que nous souffrons déjà de beaucoup de maux à ne citer que la concurrence déloyale, l’absence du marché de véhicules neufs, et autres facteurs négatifs que nous avons déjà soulevé. Toutes ces retombées négatives démontrent que le secteur des assurances vit une réelle crise, vu l’absence de reformes et l’absence de régulation, qui est un facteur très important. 

Les compagnies d’assurances ont perdu 70 milliards de DA en crédits impayés et 12 milliards DA depuis janvier 2020

Revenons maintenant aux chiffres, jusqu’au 30 septembre 2020, le secteur des assurances a perdu plus de 12 milliards de DA de chiffre d’affaires. Les créances impayées s’élèvent à 70 milliards DA, ce qui veut dire plus de la moitié (50%) du chiffre d’affaires du marché qui est de 110 milliards de DA et cette régression peut aller jusqu’à 60% ou 70%, d’ici la fin de l’année 2020, selon les prévisions. Ce manque à gagner est dû au non-paiement des assurances des petites entreprises qui ne veulent pas ou ne peuvent pas payer leur assureur. Nous avons établi, à la fin du mois de mai dernier, un document officiel en tant qu’Union des assureurs et réassureurs (UAR), aux autorités publiques que nous avons dénommé «Atténuation des effets de la crise sanitaire de la Covid 19» et nous avons demandé certaines doléances à notre tutelle, malheureusement rien n’a été fait à ce jour, mise à part, que nous avons entendu parler que la taxe de la pollution sera annulée dans la loi de finances 2021.

Quelles sont vos propositions pour assainir le secteur des assurances ?

Nous avons soumis des propositions très techniques et  les assureurs algériens n’ont pas demandé de l’argent ou autre chose à l’Etat en termes financier mais des aménagements techniques en interne pour la profession sur les créances, sur les sinistres pour rééquilibrer les bilans techniques. Etant donné, la crise de trésorerie que connaissent toutes les compagnies d’assurances, la crise sanitaire couplée à la crise économique, nous avons demandé certains aménagements techniques, notamment en termes de provision et de placement, de financement et de marge de solvabilité. Cela fait plus de 6 mois que nous attendons la réponse qui tarde à venir malheureusement.

Quelles sont les reformes que vous demandez pour le secteur des assurances ?

Les différentes réformes concernant le secteur des assurances sont nombreuses et sont connues dont certaines ont été prises en charge. Il y a deux grandes et  importantes réformes que nous attendons dans le secteur des assurances. La première concerne l’indépendance de la régulation parce qu’elle est aujourd’hui sous l’égide du ministère des Finances, qui possède les compagnies d’assurances publiques. Chose qui ne doit pas se faire. La régulation doit être indépendante pour plus de justice et d’égalité. La deuxième réforme fondamentale aussi est d’interdire la vente des assurances à crédit qui existe à cause de certains textes qui sont erronés et mal interprétés mais qui existent et obligent les assureurs de vendre à crédit avec ce qu’on appelle à terme. Cela crée des distensions surtout qu’il y a des clients malintentionnés qui utilisent le crédit chaque année pour papillonner entre deux à trois compagnies d’assurances d’où les 70 milliards de crédit impayé. Selon la règle internationale, nous savons «non payer, non couvert», c’est-à-dire si vous ne payez pas le crédit, vous n’êtes pas couvert même si vous avez la prestation d’assurance, le contrat ne prend pas effet sauf au moment de son paiement. Malencontreusement, chez nous, la justice donne raison des fois à des clients malintentionnés à cause de cette réglementation qui nous oblige à les payer parce que ce  sont des sinistres. En dépit de nos réclamations lors des séminaires et autres rencontres, cette mesure n’a pas été supprimée mais plutôt réaménagée et qui porte toujours le crédit à équivoque. Dans la plupart des pays de l’Afrique de l’Ouest et dans les pays occidentaux, il est carrément interdit d’établir de contrat d’assurance s’il n’y a pas un réel paiement.

Pourquoi l’Algérie fait-elle exception et ne s’aligne pas aux normes internationales ?

C’est ça notre drame. C’est que nous voulons toujours faire de spécifique par rapport à ce qui se fait à l’international et par rapport à l’implication que nous avons entre le législateur public et l’entreprise publique. Ces entités ont peur de la concurrence privée et de faire bouger les positions et de toucher les profonds, c’est pour ces raisons que les reformes prennent beaucoup de temps. Cette reforme passe par beaucoup d’administrations et ces dernières ont toujours la culture socialisante et socialiste. Cette culture fait en sorte de ne pas sortir de certains moules pour aller conquérir le monde avec de nouvelles idées et de nouvelles façons de voir les choses.

 

Et si la crise de la pandémie persiste, est-ce qu’il des plans de survie pour les compagnies d’assurances ?

Bien sûr qu’il y en a  car chaque assureur a son propre plan de survie et nous attendons les mesures des pouvoirs publics pour voir comment nous devons agir. Aujourd’hui, il y a beaucoup de promesses, notamment de la part du président de la République mais sur le terrain beaucoup de choses ne se passent pas comme il se doit sur le plan professionnel. Sur le plan réglementaire, rien n’a changé, les compagnies publiques sont sous l’égide du ministère des Finances qui les protègent en appliquant la politique du favoritisme.  En revanche, le secteur privé continue à se battre et se tape à travers les institutions publiques. Le problème, nous avons écrit et parlé de la situation à maintes reprises. Vainement. Le dossier de la reforme du secteur des assurances est au niveau du ministère des Finances depuis des années, sans connaître une avancée. Maintenant, certains responsables du ministère nous disent qu’il est au niveau des services du ministère et que dès qu’il sera de retour, nous allons vous aviser. Personne ne sait quand, et nous, nous attendons.

Concernant Alliance Assurances, quelles sont vos perspectives, votre plan B pour assurer sa survie ?

Aujourd’hui, nous vivons une crise de trésorerie comme tout le monde, à cause de beaucoup de problèmes, entre autres, les crédits impayés et la baisse du chiffre d’affaires, en sus de la crise de la Covid 19. Le plus important à dire est que nous essayons de survivre et de garder la tête hors de l’eau après neuf mois d’arrêt perturbé. Nous sommes en train de créer de nouvelles offres et aussi de créer un attrait avec la clientèle pour maintenir au moins notre chiffre d’affaires et maintenir notre portefeuille, bien qu’aujourd’hui, beaucoup de nos clients vivent eux-mêmes une crise très sévère sur le plan financier. De notre côté, nous essayons de les accompagner et de motiver nos équipes, soit au niveau national ou local, d’abord, de les protéger des contaminations de cette pandémie, de les sensibiliser et de les pousser à ne pas déserter le terrain. Mais cela n’empêche pas de dire que nous sommes dans un environnement très instable. Je ne dirai pas que le terrain est concurrentiel parce qu’il est beaucoup infecté par la guerre des prix et l’autorité publique ne fait rien pour mettre un terme à cette situation de conflit. 

Concernant le marché des véhicules, aujourd’hui, quand nous remarquons les chiffres qui sont en baisse en raison de la perte de cet important marché qui était à hauteur de 50%. Et pour le rééquilibrer, nous avons soumis des propositions à la tutelle. C’est simple, chez nous, une PME/PMI, n’est pas obligée de s’assurer. Tout dépend de la conscience du gérant ou due propriétaire du risque de ne pas s’assurer. Il y a beaucoup de chefs d’entreprise qui ne veulent pas de l’assurance tant qu’elle n’est pas obligatoire. Pour développer d’autres créneaux, peut-être qu’il faut faire obligation d’assurance. Ailleurs, s’il n’y a pas une assurance, l’entreprise ne peut pas avoir des prestations d’impôts, parce que l’assurance est une protection anticipée du patrimoine. Enfin pour nous, Alliance Assurances, notre champ d’intervention est toujours la PME/PMI et le particulier.

 

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