«Il faut créer un fonds de solidarité au bénéfice des opérateurs économiques»

Kamal Kheffache, expert-consultant en développement socio-économique

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Entretien réalisé par Arezki Louni

Les dernières mesures décidées par le chef de l’Etat, lors du dernier Conseil des ministres, en faveur des petites entreprises et des petits métiers, la situation économique du pays, et les perspectives d’une relance, ont été détaillées par l’expert-consultant en développement socioéconomique, qui s’est prêté volontiers aux questions de notre journal.  

 

 

LCA : en raison de l’épidémie du coronavirus, le dernier Conseil des ministres a conclu à des mesures en faveur des petits métiers, notamment la suspension du paiement des impôts et le versement de 30 000 dinars par mois de confinement. Comment jugez-vous une telle mesure ?

 

Kamal Kheffache : les quatre mois de confinement imposé par la pandémie du coronavirus, ont contraint les entreprises, les PME et les artisans et les petits métiers à cesser leurs activités. Ce qui a induit des conséquences en manque à gagner considérables. Cette situation a conduit le Conseil des ministres, sous la présidence du président de la République, à prendre des mesures en leur faveur, à savoir : le gel du paiement des charges financières et des obligations fiscales et parafiscales dues par les opérateurs économiques pour la période correspondant à la période de confinement avec l’annulation de toutes les sanctions et tous les paiements de pénalités durant cette période, l’allocation d’une aide financière destinée aux petits métiers (taxieurs, coiffeurs, etc.) d’une valeur de 30 000 dinars, pendant une période de 3 mois, sur la base d’une évaluation de la situation de chaque corporation pendant les 4 derniers mois. Ce sont des mesures d’urgence ponctuelles. Cependant, l’idéal était de procéder à une évaluation des préjudices subis et des manques à gagner enregistrés par les opérateurs économiques, secteur par secteur, par catégorie d’opérateurs. L’évaluation des préjudices concernera tant les grandes entreprises, que les PME et les artisans et petits métiers et elle devra s’effectuer dans la transparence totale en évitant la triche et les fausses déclarations, afin de dédommager équitablement tous les opérateurs. Le souci majeur réside dans les activités où l’informel est dominant.

 

Ne pensez-vous pas qu’une telle décision puisse susciter une vague de protestation de la part des autres opérateurs, en particulier ceux du secteur privé, qui demanderont eux-aussi d’être dédommagés ?

 

Justement, pour éviter des protestations de la part des opérateurs qui se sentent lésés, en particulier ceux du secteur privé, qui demanderont eu-aussi d’être dédommagés, il faudra passer par une évaluation rigoureuse des préjudices subis et des manques à gagner enregistrés par tous les opérateurs économiques, sans exception. L’évaluation sera faite par une équipe d’experts en impliquant les institutions (Chambres de commerce et d’industrie, de l’artisanat et des métiers, l’administration fiscale, la sécurité sociale, le Centre national du registre de commerce, les représentants des ministères concernés …).

 

En réalité de telles pertes auraient dues être couvertes par les assurances. Cependant, comme la plupart des opérateurs ne souscrivent pas à une assurance, est-ce que c’est à l’État de prendre en charge ces pertes ?

 

Effectivement, en réalité les préjudices subis et les manques à gagner enregistrés par tous les opérateurs économiques durant cette période de confinement devraient être couverts par les compagnies d’assurances, malheureusement, ce n’est pas le cas, en raison tout d’abord, de l’absence de culture de souscription à une assurance pour la couverture des risques (catastrophes naturelles, épidémies…) par les opérateurs économiques. Dans ce contexte, pour éviter la dissolution des entreprises et sauvegarder les emplois, il appartient à l’Etat de prendre en charge ces pertes.

 

Certains observateurs considèrent que les dernières mesures visent en premier lieu à calmer le front social. Etes-vous de cet avis ?

 

A mon avis, ces mesures ont été prises pour parer à l’urgence, il faut avouer que les préjudices subis et les manques à gagner enregistrés par tous les opérateurs économiques durant cette période de confinement sont très importants. Comme nous traversons une crise multidimensionnelle exceptionnelle, les pouvoirs publics, en concertation avec les opérateurs économiques ainsi que les partenaires sociaux, devront procéder à l’évaluation des conséquences de la pandémie de la Covid-19 sur l’activité économique pour ensuite prendre les mesures exceptionnelles adaptées et élaborer un double plan économique d’urgence de soutien aux salariés et aux opérateurs économiques (entreprises, PME, TPE, Artisans…) pour faire face au choc violent induit par la pandémie mondiale. Pour plus d’efficacité, il est recommandé de créer un secrétariat d’Etat auprès du département du Premier ministre ou une mégacellule de continuité économique pour suivre au jour le jour la situation et coordonner les dispositifs de soutien et les mesures prises. En ce qui concerne les salariés des entreprises, quelle que soit leur taille, le plan comprendra des mesures de chômage partiel sur trois mois qui couvrent l’ensemble des salariés. C’est une stratégie économique qui a pour objectif de pouvoir redémarrer l’économie le plus rapidement possible en préservant le savoir-faire et les compétences. Concernant les entreprises, en plus du gel du paiement des charges financières et des obligations fiscales et parafiscales dues par les opérateurs économiques pour la période correspondant à la période de confinement, l’annulation de toutes les sanctions et tous les paiements de pénalités durant cette période, et l’allocation d’une aide financière destinée aux petits métiers (taxieurs, coiffeurs, etc.) d’une valeur de 30 000 dinars, pendant une période de 3 mois, il est recommandé de prendre des mesures complémentaires, comme l’octroi par les banques des crédits d’exploitation. En outre, nous suggérons la création d’un fonds de solidarité au bénéfice des opérateurs économiques (grandes entreprises, PME, TPE, Artisans, notamment au profit de ceux qui auraient perdu plus de 50% de leur chiffre d’affaires.

 

Peut-on dire qu’après près de cinq mois de blocage économique, l’Algérie amorce une récession économique, sachant que la baisse des prix du pétrole a sérieusement eu un impact sur les équilibres budgétaires ?

 

La genèse de la crise économique que traverse actuellement notre pays remonte à mi-juin 2014, suite à l’effondrement des prix du pétrole. Après plus de cinq ans (mi-juin 2014- fin 2019) de passage à vide (absence de plans d’action anti-crise), le 12 décembre 2019, l’élection présidentielle a eu lieu avec l’investiture de Abdelmadjid Tebboune à la tête de la magistrature suprême, et juste après son investiture et l’installation du nouveau gouvernement, le chef de l’Etat, qui veut relancer au plus vite la machine économique a présidé le 05 janvier 2020 la première réunion du Conseil des ministres en entamant son mandat par l’élaboration de son plan d’action. A peine adopté le 06 février lors d’une réunion extraordinaire du Conseil des ministres, et juste après par les deux chambres (13 février par l’APN et le 16 février par le Sénat), le plan en question s’est trouvé confronté à des contraintes pour son début de mise en œuvre en raison de l’apparition subite de la pandémie mondiale du coronavirus Covid-19, où le premier cas a été identifié et confirmé le 25 février. Depuis cette date à ce jour, comme tout le reste du monde, notre pays est plongé dans une crise sanitaire en paralysant son appareil de production durant plusieurs mois en raison du confinement imposé. Aujourd’hui, en dépit d’une crise multidimensionnelle (sanitaire, économique, commerciale, financière, sociale …), que traverse notre pays, au plan économique, avec une compression importante des réserves de change, en chutant de 200 à moins de 60 milliards de dollars, un creusement du déficit budgétaire et de la balance commerciale, une paralysie de l’appareil de production et l’isolement du pays imposé par les décisions d’instauration d’un confinement, nous pouvons affirmer que notre pays amorce une récession économique. Il faut rappeler qu’il existe plusieurs scénarios de récession. Le premier scénario où on assiste à un ralentissement brutal de l’économie pendant quelques semaines suivi d’une récession de courte durée. Le second où on assiste à un ralentissement brutal de l’économie pendant quelques mois (4 à 5 mois) suivi d’une récession de moyenne durée, le cas aujourd’hui. Le troisième scénario où on assiste à un ralentissement brutal de l’économie pendant plusieurs mois (6 mois et plus) suivi d’une récession de longue durée, c’est le scénario le plus critique à craindre. Comme les responsables de l’OMS viennent d’annoncer que la crise sanitaire risque de durer encore longtemps, alors notre pays, comme le reste du monde, se retrouvera confronté au contexte du troisième scénario, ce qui nous conduira à vivre une situation de récession économique jamais vécu. Pour faire face, il est recommandé aux pouvoirs publics de préconiser des solutions exceptionnelles en déployant une stratégie exceptionnelle avec un plan d’actions exceptionnel. 

 

Comment voyez-vous les perspectives économiques d’après- Covid-19 ?

 

Les perspectives économiques d’après-Covid-19 dépendra de la durée de vie de cette pandémie, si le déclin de la crise sanitaire sera effectif d’ici la fin du 2e semestre 2020, la relance économique pourrait connaître un début vers la fin du 1er semestre 2021, dans le cas contraire, et on ne le souhaitera pas, la relance économique est incertaine et l’ampleur du manque à gagner pourrait être plus élevé qu’anticipé initialement. Etant donné que l’économie algérienne est fortement tributaire des hydrocarbures et des cours mondiaux du pétrole et du gaz naturel, la croissance du PIB dépendra des fluctuations de ces cours sur les marchés internationaux. Dans le pire des scénarios (le troisième, comme évoqué plus haut), le PIB pourrait baisser de 20% à 25% en 2020 et rester inférieur à son niveau d’avant-crise pendant plusieurs années (horizon 2024-2025). Il faut avouer que pendant la période du confinement, la plupart des opérateurs économiques ont cessé leurs activités, et les ménages ont épuisé leurs épargnes, l’une des principales questions réside dans la possibilité de reprise, ne serait-ce que partielle, de l’activité économique pour que les ménages régénèrent leur revenu et créer ainsi une dynamique de la consommation au cours du 2e semestre de l’année en cours. Si les mesures strictes de confinement demeurent inchangées, les gestes sanitaires, comme la distanciation sociale, pourraient continuer de freiner les dépenses des ménages et la persistance de ces comportements de précaution pèserait sur la reprise économique.

 

 

 

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