La manne pétrolière au détriment de la diversification économique

L’expert Kamel Kheffache :

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Entretien réalisé par Naima Allouche

Le Premier Ministre Abdelaziz Djerad l’a affirmé, lors de la dernière rencontre avec les partenaires sociaux et les chefs d’entreprises, que l’Algérie connait une crise économique sans précédent due d’abord à la mauvaise gestion des gouvernements précédents, la chute des prix du pétrole et bien sur de la crise sanitaire de coronavirus qui persiste jusqu’à aujourd’hui. Il a promis aussi un engagement solide, après la crise sanitaire, pour un réel redressement de notre économie.

 

LCA : D’après vous M. Kheffache, pour quoi l’économie nationale n’arrive pas à décoller jusqu’à ce jour, en dépit des discours politiques « très pompeux» des différents gouvernements successifs ? Peut-on avoir un petit rappel sur notre économie depuis le passé? 

Kamel Kheffache : Pour parler de l’entreprise et de l’économie en général, il est intéressant de faire une rétrospective de l’économie dans le passé. A l’indépendance les autorités de l’époque ont essayé de mettre en place une stratégie pour la reconstruction de l’Algérie post indépendance. Le premier plan était d’abord de nationaliser les entreprises coloniales, nomment du secteur des hydrocarbures et qui sont devenues propriétés de l’Etat. De 1965 à 1970, les pouvoirs ont mis le plan d’industrialiser l’économie en construisant des complexes industriels géants comme le complexe sidérurgique d’El Hadjar, celui de montage de véhicules Sonacome et d’autres complexes pour les textiles, l’électroménager, les cimenteries, les matériaux de construction, etc. Même dans le commerce, l’Etat avait investit dans le commerce en gros et en détail. À l’époque, il y avait peu d’entreprises privées et l’idée de l’industrie « industrialisante » dominait dans tous les secteurs sans exception. Si on prend l’exemple du secteur alimentaire, l’Etat a pris en charge même la création des offices de produits alimentaires et de distribution, outre les complexes de production. A titre indicatif, si on prend le secteur de l’agriculture il a fallu créer un complexe de montage des tracteurs, des conserveries, des entreprises d’emballages, etc. jusqu’à les offices de distribution et de vente. Ce model de gestion a fonctionné jusqu’aux années 80, ensuite les pouvoirs se sont rendu compte qu’il y avait des difficultés à maitriser la gestion de ces complexes d’où l’idée de revoir leur organisation. Et c’est ce qu’on a appelé à l’époque la restructuration organique des entreprises qui consistait en la séparation de la sphère de production de celle de la commercialisation. Et dans chaque sphére il y avait d’autres restructurations par secteur d’activité économique. Fin 1980 à 2000, les gouvernements de l’époque ont donné naissance à des filiales via les entreprises mères. Malheureusement, tous ces plans de gestion ont été défaillants pour les entreprises publiques, faute de mauvaise gestion et d’organisation.

 

Quelques entreprises publiques à l’époque ont été prospères et en bonne santé économique et elles ont subit le même sort que les autres entreprises déficitaires. Pourquoi ? Et est-ce que la main mise de l’Etat a imposé la vente au dinar  symbolique de ces entreprises sans exception ?

La bureaucratie et la gestion administrative des grandes entités économiques a été périssable pour notre économie, malgré tous les plans stratégiques mise en place. Le problème qui se pose jusqu’à nos jours est le management, outre les contraintes de choix des compétences et de recrutement. Les erreurs de la mauvaise gestion successives commises ont fait que notre économie n’a jamais réussit à se développer. Certes, il y avait des entreprises qui étaient florissantes mais la plupart étaient des gouffres de consommation d’argent. Les dépenses étaient énormes avec des stocks « morts » parce que la production ne répondait pas aux besoins du marché et aux attentes des consommateurs à l’échelle nationale ou internationale. Comme c’était le monopole de l’Etat, sur la production et la distribution des produits avec le slogan « prendre ou laisser », quelque soit la qualité des produits. L’Etat ne pouvait plus prendre en charge les entreprises structurées et alimenter leurs caisses pour acheter la matière première ou payer les salaires. le même sort était pour  les banques qui sont devenues des banques commerciales après restructuration. En dernier lieu l’Etat a opté pour l’autonomisation des entreprises ou ouvrir leur capital pour le privé national ou étranger. 

 

L’Etat a privatisé les entreprises au profit des entreprises étrangères et a bradé et à vendu d’autres au dinar symbolique. Quel est le but de ce bradage?

Effectivement, l’Etat a eu recours à cette solution, notamment  l’ouverture du capital des entreprises publiques au privé national ou étranger, parce que les entreprises publiques devenaient des gouffres de consommation des sommes d’argent astronomiques surtout avec la manne pétrolière. Durant les années 2000,  beaucoup d’entreprises ont été privatisées avec des parts majoritaires pour le partenaire étranger et d’autres entreprises ont été carrément acheté par le privé national à un prix symbolique, en raison des bilans négatifs des dites entreprises qui ont perdu les 2/3 de leur capital social, ce qui veut dire sur le plan juridique qu’elles devaient changer leur statut ou être dissoutes. A cette époque, 1200 entreprises ont été cédé complètement et des entreprises de salariés ont été crée, c’est-à-dire racheter par le personnel. Ce dernier a saisi l’opportunité pour vendre ses parts sociales à des privés à des prix de 4 à 5 fois la valeur initiale, et ce type d’entreprises à été totalement racheté à ma connaissance. Quelques peu d’entreprises ont été maintenues par le gouvernement de l’époque parce que le prix du baril du pétrole a flambé et atteins entre 90 et 120 dollars, ce qui a permis à l’état d’injecter de l’argent l’entreprise publique et privée avec de l’incitation à l’investissement. A l’époque il y avait beaucoup de gaspillage et l’argent partait en fumée et il n’y avait pas de contre partie, c’est-à-dire ni contrôle, ni suivi pour permettre les corrections de gestion.

 

L’environnement économique de nos entreprises, les efforts de l’Etat en matière d’encouragement des investissements et la création des entreprises, les dispositifs d’aide à la création des entreprises et l’accompagnement de l’Etat pour la mise à niveau et le développement, mais le résultat est toujours non satisfaisant, pourquoi ?

C’est une question de suivi de gestion et d’évaluation. L’Etat fait des actions mais ne fait pas de bilans pour apporter des corrections là où l’entreprise fait faille. Ensuite l’Etat a essayé de récupérer le secteur public  après son désengagement selon la loi de 1988 et le code des investissements de 1993. Ce dernier accordait des avantages fiscaux et parafiscaux aux investisseurs résidents et non résidents, à savoir exonération des droits de douanes, exonérations fiscales et exonération des taxes foncières, outre l’octroi des sommes colossales au détriment des caisses de l’Etat. Le but était d’octroyer ses avantages pour 3, 6 10 ans pour permettre à ces entreprises de remplir leur engagement vis-à-vis du trésor public. Le monopole de l’état persiste toujours et favorise le secteur des hydrocarbures par rapport aux autres secteurs d’investissement  et tous les gouvernements successifs n’ont pas eu de stratégie pour diversifier l’économie, malgré la volonté politique d’encourager l’investissement. En raison de la manne pétrolière, beaucoup d’investissement a eu lieu dans le secteur des hydrocarbures, à savoir l’extraction du pétrole, les raffineries et d’autres produits dérivé au détriment des autres secteurs qui sont restés abandonnés. Par ailleurs, l’investissement dans les hydrocarbures c’était juste pour satisfaire la demande nationale. la apis encore, la demande a augmenté mais aucun investissement n’a eu lieu dans ce même secteur et les équipements sont devenus vétustes et la situation économique s’est détériorée après la chute du pétrole depuis 2014. Aujourd’hui, l’Algérie importe les produits dérivés du pétrole au lieu de les produire localement.

 

Quel est l’impact de la crise sanitaire causée par la pandémie de coronavirus, surtout que plusieurs secteurs sont touchés comme le commerce, le transport, les travaux publics, le BTPH, l’hôtellerie, le tourisme?

C’est un contexte très difficile et la crise économique ne date pas d’aujourd’hui. Tous les produits finis, semi finis et même la matière première sont importés. Malgré les avantages accordés par l’Etat aux entreprises, très peu d’entreprises de production ont été crée et qui restent à désirer pour satisfaire le besoin national ou concurrencer à l’international, notamment sur le plan d’innovation ou de compétitivité et avec des bilans complètement déstructurés durant des années.

Pis encore la situation s’est aggravée depuis le mois de mars, les entreprises, dans la majorité se trouvent en difficultés financières ou carrément déficitaires. Le gouvernement essaye d’intervenir pour soutenir l’entreprise. Il a déjà mis un nouveau plan d’action économique le mois de janvier 2020, mais avec l’arrivée de cette crise sanitaire, au autre plan de sauvetage a pris place pour le mettre en œuvre. En effet des mesures fiscales et parafiscales au profit des entreprises pour alléger la crise et des mesures financières à travers des crédits bonifiés et des taux d’intérêt qui ont été réduit. La pandémie mondiale prend encore du temps et de l’ampleur sur le plan économique. Première mesure par le gouvernement est de décaler les déclarations pour repousser le paiement des dettes fiscales et parafiscales, les empreints des banques et aussi le rééchelonnement des dettes pour soulager le fardeau des entreprises qui ont résisté à cette crise. Certaines entreprises continuent à travailler et d’autres sont fermées carrément parce qu’elles ne pouvaient pas supporter pour différentes raisons, entre autres le confinement, la fermeture des frontières qui a bloqué l’importation de la matière première. Et si la pandémie continue l’Etat doit agir encore pour soutenir ces entreprises qui n’arrivent pas à faire face à la crise. 

 

Quelles sont les perspectives de la relance économique

D’abord il faut  que les managers d’entreprises mettent en place des dispositifs d’organisation et des plans de stratégie de gestion adaptés à la crise économique. Certes avec la conférence nationale, les autorités cadrent le plan national mais sur l’échelle régionale et locale, tous les acteurs, opérateurs, experts et partenaires sociaux doivent créer des actions et intervenir pour diagnostiquer la situation et sauver l’économie et les pouvoirs publics doivent accompagner en permanence les entreprises et être à l’écoute et pourquoi pas créer des espaces d’échange. Avec l’arrivée d’un nouveau président et un nouveau gouvernement, c’est une autre vision économique diversifiée qui tient compte de tous les secteurs sans exception et qui s’adapte à tous les niveaux même par localité pour cadrer le développement local. Enfin, je suis optimiste pour relever le défi, il faut faire confiance à l’algérien dans son poste de travail du simple métier au plus complexe, nous avons les compétences et les potentialités des jeunes pour relancer l’économie. C’est un début pour les générations futures pour construire une économie solide et compétitive au niveau national et international

N.A

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