« Les mesures fiscales interprètent la volonté du gouvernement de booster le tourisme »

Gérald Chartier, gérant de HTR : « Le tourisme reste une question de civisme»

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Entretien réalisé par Naima Allouche

L’Algérie, un pays qui recèle d’incontestables atouts et opportunités ainsi que d’excellents sites et paysages qui coupent le souffle mais qui n’arrive pas à être une destination de choix. Malheureusement, nous accusons un retard énorme dans la promotion du secteur du tourisme. Tous les hôteliers veulent les 4 et 5 étoiles pour bénéficier de la taxe à 9% alors qu’elle est à 19% pour les hôtels non classés. Certains hôtels, qui n’ont pas d’autorisation d’exploitation ou qu’elle leur a été retirée pour différentes raisons, travaillent au noir au su des responsables locaux et des services de contrôle, qui ne font pas un effort pour mettre fin à la spéculation qui gangrène le secteur du tourisme. L’invité de l’émission «Débat Economique», M. Gérald Chartier, gérant fondateur de l’entreprise HTR, spécialisée dans le développement et le conseil en hôtellerie et restaurants, depuis 30 ans, a précisé quelques points importants sur la situation. A rappeler que M. Chartier est en Algérie depuis 10 ans pour accompagner les investisseurs à concevoir leurs projets en conformité avec les normes de classement internationales.

 

 

LCA : pourquoi le tourisme en Algérie ne décolle pas en dépit des atouts et opportunités que recèle le pays pour être une destination de choix ?

Gérald Chartier : Je vais d’abord faire une précision sur notre activité. Nous sommes une entreprise de gestion hôtelière dotée de trois activités, à savoir, la gestion informatique, numérique et digitale de la partie hôtellerie et restauration en sus de la conception et gestion des projets et réalisations des hôtels et le management hôtelier. Pour répondre à la question maintenant, il y a en fait la chaîne de valeur touristique qui englobe l’ensemble des opérateurs, qu’ils soient agences de voyage, voyagistes, transports et hôtellerie. La partie hôtelière, entre autres, est l’expertise. Le sujet du tourisme à débattre aujourd’hui est très vaste en Algérie. Cela fait 10 ans que je suis en Algérie et selon ma perception personnelle, le tourisme est axé seulement sur le tourisme d’affaires alors qu’il y a plusieurs pôles et activités dans ce secteur. Et nous constatons que le marché interne n’est pas exploité et que les structures et la chaîne de valeur ne sont pas mises en place pour répondre à la demande en tourisme interne. Donc, si nous faisons quelques statistiques, 80% du business était révisé pour les entreprises. Or, le segment loisirs et selon les chiffres, il y a plus de 2,5 millions d’Algériens qui partent en Tunisie pour des clubs de vacances, ce qui montre qu’il y a bien un arrêt brutal des loisirs et que de l’autre côté rien ne correspond à ce segment d’activité. Pour pouvoir gérer une structure ou une activité hôtelière et touristique, il faut qu’il y ait un équilibre des deux et même plus, parce qu’il y a autre que le tourisme d’affaires et de loisirs, à savoir le tourisme culturel, médical, de campagne et du désert. En diversifiant les activités, nous pouvons avoir un équilibre dans la gestion du chiffre d’affaires. Ensuite, nous avons remarqué qu’en Algérie, la majorité des établissements sont fortement construits sur la zone balnéaire, donc il y a concentration sur la côte, au détriment du tourisme saharien et du tourisme de montagne. Beaucoup de projets construits dans le secteur que je connais bien à l’instar de celui du Sahara, qui représente 70% de l’investissement. Beaucoup de projets ont été réalisés par des investisseurs privés qui n’ont pas forcément fait des études de marketing, de consommateur ou de sociologie, et là, c’est un premier facteur qui ne correspond pas à la demande, c’est-à-dire ces investisseurs doivent se tourner vers des collaborateurs professionnels du tourisme et de marketing pour satisfaire la demande et non se tourner que sur le tourisme d’affaires. Le 2e critère est que la plupart des travaux qui sont en cours pour le marché des loisirs n’ont pas été bien raisonnés en termes de budget, autrement dit réfléchis en coût de construction seulement alors qu’en hôtellerie, nous pensons en termes global de l’investissement en incluant aussi les autres activités. D’énormes projets sont à l’arrêt et qui sont pourtant de bons projets, mais qui n’ont pas abouti à des résultats escomptés pour répondre au besoin du consommateur. Ensuite, il y a les distributeurs de voyages que sont les agences et qui sont plutôt tournées vers le tourisme à l’étranger et conséquemment se focalisent moins sur le tourisme interne. Ces agences doivent se focaliser sur le tourisme interne au lieu de voir à l’extérieur et s’occuper du consommateur interne et offrir des meilleures prestations.

Est-ce qu’il y a une forte demande pour se focaliser sur le tourisme interne, pour faire changer l’avis des opérateurs qui ne cherchent que le tourisme d’affaires ?

En Algérie, la concentration est surtout sur la construction d’hôtels pour le tourisme d’affaires alors qu’il n’y a pas que ça. Il y a un marché complètement abandonné, il s’agit des loisirs et celui du plein air, ce qu’on appelle le camping qui peut accueillir le maximum de personnes d’une catégorie socioprofessionnelle à moindre coût. Il est à noter qu’en Algérie, les tarifs sont excessivement chers car le coût de la construction n’est pas maîtrisé, il y a aussi les organisations et les organigrammes avec beaucoup de personnel. Enfin, le 3e facteur, c’est que si nous travaillons sur le tourisme d’affaires, il y a des délais de paiement qui sont souvent très allongés car le travail se fait généralement avec les entreprises. C’est tout l’inverse du marché de l’industrie hôtellerie qui existe un peu partout dans le monde. Normalement, le tourisme est un marché qui se paie en cash et qui s’oriente selon les spécificités de chaque saison. Pour toutes ces raisons, les prix ont grimpé et qui ne sont pas du tout en adéquation avec d’autres catégories socioprofessionnelles afin de pouvoir avoir accès à ces hôtels. Aujourd’hui, il y a des secteurs qui ne sont pas du tout attaqués; en parlant du marché des hôtels non classés, on s’aperçoit que tout le monde veut faire les 4 et 5 étoiles alors que le marché du tourisme peut concerner sur les 2 et 3 étoiles. Le tout, c’est de pouvoir donner l’accessibilité à un équilibre dans la demande et proportionnellement dans l’offre que nous proposons aux clients.

Est-ce vrai que les hôtels classés  4 et 5 hôtels en Algérie répondent aux normes internationales, alors que les problèmes d’eau et d’électricité à ne citer que ça, se posent avec acuité ?

Dans ce contexte, je dirais deux choses, avant l’année 2000, il y avait le décret qui correspondait à la classification. Il a été abandonné parce qu’il est obsolète par rapport au marché mondial. Ensuite, il y a eu le décret de 2019 qui se rapproche fortement des normes de classement européennes. Celles-ci exigent la variété dans le tourisme, et le classement certes est un confort mais il y a aussi la qualification et la qualité du service qui ne peut être délivrée que par le client lui-même.

La problématique des tarifs en Algérie est devenue obsolète depuis une vingtaine d’années, alors que la gestion et le management du tarif correspond aujourd’hui à l’offre et à la demande. Nous avons remarqué également depuis 5 et 6 ans l’arrivée de la 3G et la 4G d’internet, que tout le monde avec son smartphone peut consulter les hôtels et les tarifs sur des plateformes de distribution, à l’image de Booking et Expedia qui ont offert une meilleure visibilité aux consommateurs. Toutefois, il ne faut pas oublier que ces plateformes prennent des commissions, c’est pourquoi qu’aujourd’hui, il faut les inclure dans la chaîne de valeur. Actuellement, le calcul du prix se fait selon la demande et se met à jour grâce à l’internet, notamment les réseaux sociaux. Par rapport à la qualité, c’est la ressource humaine qui est, malheureusement, en sommeil en Algérie qui devait donner une meilleure prestation. La matière première du service concerne  les équipes qui doivent avoir reçu la formation, la mise à jour et la qualification. A partir de là, s’il n’y a pas une qualification ou une structure qui n’est pas capable de recevoir le consommateur, le service devient médiocre et fait fuir la clientèle. Par rapport aux pays voisins, nous constatons que nous sommes en décalage par rapport à certains hôtels. Le premier baromètre de la qualité, c’est le consommateur et il faut se concentrer sur ses commentaires publiés, sur son séjour ou sa destination, sinon le tourisme en Algérie passera de côté. 

 

Les autorités ont affiché leur volonté pour le tourisme et cela à travers les mesures fiscales adoptées par le gouvernement, qu’en pensez-vous ?

Aujourd’hui, il y a une prise de conscience, nous faisons plus de travail professionnel sur la candidature et le choix du personnel et il y a au moins une jeunesse qui arrive plus au moins qualifiée et qui prend les outils de travail en main, ce qui veut dire qu’il y a une vraie compétence qui émerge. 

Enfin, sur la méthode de management et l’organisation là, il y a beaucoup de choses à faire comme l’optimisation de la ressource humaine qualifiée et avoir moins la quantité des équipes, parce qu’il y a une sur-quantité dans les établissements hôteliers vu qu’en Algérie, il y a plus de structures du côté administratif qu’activité touristique, c’est-à-dire que l’Algérie reste sur l’industrie administrée. Si nous avons une meilleure visibilité de la gestion d’exploitation et moins sur la gestion administrative, nous allons réduire les coûts et à partir de là, chaque chef d’entreprise pourra revoir sa grille tarifaire.

Est-ce que nous pouvons dire que même le secteur du tourisme n’est pas à l’abri de la bureaucratie administrative ?

La chaîne de valeur en Algérie est en train de se construire. L’industrie touristique est d’abord une entreprise. C’est un des rares métiers qui est assez complexe car sa gestion nécessite plusieurs métiers à la fois. Ils sont rares les métiers qui réunissent la sécurité des personnes pour bien dormir, ensuite la sécurité alimentaire, aujourd’hui, plus que jamais, nous sommes en train de parler sur ce sujet et il faut avoir des compétences à le faire en matière de traçabilité et au niveau de respect des normes. Et bien sûr maintenant avec la pandémie de coronavirus depuis huit mois, on découvre la sécurité sanitaire et il va falloir l’appliquer, alors qu’elle n’existait pas auparavant. Sans oublier aussi le numérique qui s’occupe de la gestion de distribution  avec le e-paiement. Certes,il n’est qu’au début en Algérie, toutefois il est en train d’émerger aussi. Ailleurs, ces 80% des réservations se font sur internet et ça se fait maintenant même en Algérie.

Avec toutes ces nouvelles mesures et projets touristiques, l’Algérie n’arrive pas à devenir attractive, pourquoi ?

Il y a de grandes campagnes de publicité qui se font par le ministère du Tourisme et il y a beaucoup de délégations qui sont parties vers des pays différents pour faire venir des visiteurs. Les prérogatives des agents de voyage consistent de ramener les touristes et dans la chaîne de valeur, chacun son métier et ça c’est le rôle principal d’une agence de voyages, d’aller chercher des clients et comment les fidéliser et les faire venir. Notre rôle à nous reste comment les recevoir.

Le marché du Sud est assez spécifique, il a ses codes et  ses infrastructures qui à 80% ne sont pas comme celles du littoral. Il y a un phénomène que nous avons découvert cet été malgré l’ouverture de 2 mois seulement et avec la fermeture des frontières qu’il y a une grosse demande de marché interne. Ce qui est intéressant, c’est que les gens ont découvert leur pays qui va devenir attractif s’il y aura une amélioration du service touristique. Dans n’importe quel pays dans le monde, la première demande est de s’occuper du marché interne et il ne faut pas aller chercher à l’externe. Il faut juste faire la promotion à l’extérieur pour faire venir les visiteurs et il y a des institutions pour faire ce travail et donner des atouts de la destination. Alors que les acteurs hôteliers et agents de distribution et transports sont en obsession du marché extérieur au lieu de se rassembler autour des besoins de l’intérieur. Il y a environ  45 millions d’habitants donc il y a au moins 20 millions qui peuvent effectivement voyager avec une fourchette de 2 000 à 50 000 DA. Et parmi cette population, il y a au moins 5 millions qui veulent une prestation touristique. En Algérie, on s’aperçoit que nous avons une cartographie d’une richesse assez importante culturelle, historique et là il y a un jaillissement qui est en train de se faire dans ce sens. Tout le problème d’attractivité ou non se pose sur la communication à savoir prendre en charge les clients et à leur offrir de l’animation. Actuellement, l’hôtel n’est plus une chambre à louer alors que les investisseurs algériens se focalisent sur le nombre de chambres. Maintenant le client va à l’hôtel ou à un restaurant qui est meilleur que chez soi. Aussi, faut-il préparer une animation au sein de l’hôtel, a contrario, on ne voit pas pourquoi le consommateur y va pour un séjour alors qu’il n’y a rien. De nos jours, il y a pas mal de choses que l’investisseur en hôtellerie doit voir dans ses prestations de service, soit pour le tourisme d’affaires, balnéaire, de loisirs ou autres. C’est un ensemble à offrir derrière l’activité d’un hôtel. En Algérie, il existe un ensemble dans la chaîne du tourisme et dont certains hôteliers ne connaissent pas ou ils ne veulent pas l’intégrer. Nous avons un exemple d’un bus qui s’en va dans un endroit de loisirs où il n’y a pas un parking. C’est inadmissible dans le tourisme.

Vous avez fait un constat sur le tourisme en Algérie et qu’est-ce que vous proposez comme solution aux lacunes soulevées par vos soins ?

Aujourd’hui, les hôteliers ont compris qu’il y a une chaîne de valeur indissociable comme une chambre, un restaurant, un transport, un lieu d’animation, etc. Beaucoup de choses se fait et s’organise en même temps. Sur les outils et les moyens d’investissement et de conception, il existe des cabinets de l’aménagement touristique.  D’ailleurs en Algérie, il y a une destination qui se prépare maintenant. Il s’agit du tourisme de montagne qu’il faut développer pour promouvoir la destination, il n’y a pas que le tourisme d’affaires ou le tourisme balnéaire et même pour ce dernier, il n’y a pas que la plage pour beaucoup d’hôtels.

Comment développer le tourisme de montagne ou du Sud alors que le problème de logistique se pose, notamment l’absence des infrastructures ?

Beaucoup d’infrastructures sont en train de se mettre en place dans un pays à la taille de 5 pays voisins. Le meilleur distributeur du tourisme est l’agence de voyage qui incite à venir faire des touristes et que tous les clients individuels doivent se diriger vers l’agence qui prend en charge la logistique du départ jusqu’à l’arrivée à destination. L’hôtelier n’est que la finalité du produit et de la chaîne logistique. Mais quand un client ne voit pas ce qu’il a comme service mentionné au départ ou quand il arrive dans un hôtel, il ne trouve pas de l’électricité ou l’internet, là c’est toute la chaine qui se casse. Nous sommes encore dans le début du tourisme saharien et je dirai même sensoriel qui est beaucoup plus basé sur la sensation du dépaysement et je dirai pareillement pour le tourisme de montagne. Il est temps de réussir le challenge.

Est-ce que l’absence de contrôle des structures hôtelières et de restaurations est complice dans la dégradation du tourisme en Algérie ? 

Auparavant oui, peut-être il y a un laxisme dans ce sens. Aujourd’hui, d’après le décret de 2019, des structures de contrôle sont en train de se mettre en place pour inspecter les hôtels et voir si tel ou tel hôtel va garder son confort ou il sera déclassé. Il faut y croire au développement touristique en Algérie. Je suis là depuis dix ans et beaucoup de travail a été fait dans le secteur du tourisme. D’ailleurs, j’ai créé une entreprise avec 20 salariés maintenant, ce qui veut dire qu’il reste beaucoup à faire dans ce domaine. Les hôteliers sont en arrêt total depuis plus de 8 mois à cause de la pandémie de coronavirus mais comme les hôtels en Algérie ne sont axés que sur le tourisme d’affaires, tout est bloqué en raison de la non-diversification de l’activité touristique. Si les hôteliers ont investi dans les loisirs peut-être qu’ils auraient minimisé les pertes comme il se fait ailleurs. En Europe, quant les hôteliers sont ouverts, ils se focalisent sur les activités touristiques et travaillent à 50% de leur capacité. Nous avons maintenant l’idée pourquoi l’hôtellerie en Algérie ne marche pas et avec la pandémie, tout est arrêté d’un seul coup à l’échelle mondiale, c’est pourquoi il faut poser la question qu’est- ce qu’il faut faire dans la chaîne de valeur d’un projet touristique pour diversifier les activités pour gagner les visiteurs en chaque saison.

 

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