«L’opération d’exportation est effrayante pour certains opérateurs»

Racim Benghanem, DG du cabinet BG-ICC

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Entretien réalisé par Naima Allouche

Les exportations hors hydrocarbures est l’un des défis majeurs que relève l’Algérie à chaque occasion pour la promotion de ses produits. Vainement. Le problème des mécanismes qui ne changent pas, la bureaucratie de l’administration et le manque d’outils d’accompagnement ont freiné, nos exportations. Aujourd’hui, le gouvernement de Abdelaziz Djerad lance encore une fois, de nouvelles perspectives pour introduire nos produits dans la chaîne du commerce international. A cette occasion, M. Racim Benghanem, directeur général du cabinet BG-ICC, spécialisé dans le conseil en image de marque de business development à l’international des entreprises, nous a expliqué dans un entretien accordé au journal «Le Chiffre d’Affaires» lors de son passage à l’émission le «Débat économique», les meilleurs mécanismes pour atteindre cet objectif qui reste le champ de bataille de tous les gouvernements qui se sont succédé.

 

 

LCA : Vous travaillez depuis quelques années à promouvoir les exportations algériennes et l’image de marque de l’Algérie ainsi que le made in Algeria. Peut-on avoir une évaluation de cette activité depuis son lancement ?

Racim Benghanem : D’abord, j’ai passé dix années dans un organisme international qu’est le World Centre Algiers et dont la vocation principale était l’intensification des échanges commerciaux entre l’Algérie et les autres pays. Dans le même sillage, nous encourageons le made in Algeria en récompensant chaque année les meilleures entreprises exportatrices et les plus performantes. Evidemment, nous avons développé la réflexion comment dépasser la barre des 2 milliards de dollars d’exportation, très sollicitée par les pouvoirs publics de l’époque. S’est ensuivie la création du cabinet BG-ICC, spécialisé dans l’accompagnement des entreprises algériennes dans leur image de marque. Pourquoi l’image de marque ? Parce que le but est de les ramener aux marchés extérieurs. Les entreprises qui veulent réussir l’exportation à l’international, il faut que leur produit et leur image soient conformes aux standards internationaux. Depuis des années, nous boostons les producteurs à être compétitifs, en adoptant les dispositifs nécessaires en packaging en continu et la mise à niveau de leur process pour être exportateurs. Malheureusement pour l’Algérie qui espérait depuis 2007 à dépasser le chiffre de 2 milliards de dollars d’exportations hors hydrocarbures, cette barre a stagné depuis.

D’après vous, cette barre a stagné pour absence d’efforts à déployer, rigidité des mécanismes ou par le climat d’affaires qui n’est pas propice, freinant ainsi nos exportations pour atteindre les marchés extérieurs ?

Effectivement, les exportations se font directement avec les investissements locaux. Et pour avoir plus d’investissement, il faut avoir un climat d’affaires plus favorable et un cadre juridique des plus stables. Depuis le temps, les opérateurs économiques veulent se projeter dans l’avenir pour avoir une visibilité et se rassurer de la rentabilité dans l’investissement. Dans chaque investissement, il y a une vision d’export et cette capacité de satisfaire d’une part, le marché local, et d’autre part, pouvoir exporter nos produits et assurer la continuité dans la productivité, la livraison et la disponibilité du produit algérien et avec les mécanismes qui sont mis en place depuis longtemps, à ne citer que l’IBS, exonération sur les revenus d’exportation, la prise en charge d’une partie du transport et la participation aux foires avec la mise en place du fonds spécial de la promotion des exportations (FSPE) avec une enveloppe financière assez conséquente. Bien qu’il soit toujours opérationnel, il faut revoir son mode d’emploi car il n’a pas vraiment montré son efficacité. D’ailleurs, et depuis son existence, aucun bilan n’a été dressé. Chaque année, des opérateurs bénéficient de ce fonds pour participer aux salons et expositions à l’international. Toutefois et de nos jours, il ne suffit plus d’être présent aux foires. Il est clair que cette présence est importante mais développer son portefeuille clients demeure l’objectif à atteindre et pour avoir une bonne connexion à l’international. Le FSPE ne prend en charge qu’une partie des exposants aux foires, même pas les forums d’affaires. Le monde des affaires a freiné les exportations qui exigent entre autres des sorties d’affaires, des rencontres spécialisées à travers le monde. Et pour réussir le challenge, il faut changer le fonctionnement du FSPE et l’adapter par rapport aux activités actuelles. Il faut aussi avoir une visibilité à l’international afin que notre diplomatie économique s’implique, comme il se fait ailleurs. Cette dernière, soit elle ne fait pas son travail comme il se doit, ou alors elle le fait timidement dans certains consulats ou certaines ambassades, Il faut que toutes les représentations diplomatiques de l’Algérie soient en mesure de pouvoir parler de la production algérienne et il faudrait qu’elles aient les informations nécessaires quant à la production algérienne. Nos attachés économiques doivent être d’abord formés sur ce que produit l’Algérie et pouvoir faire ainsi la promotion de la destination Algérie et de deux, faire la promotion du made in Algeria.

 

Avec un fonds spécial de promotion, des facilitations administratives, bancaires, fiscales, nos exportations n’arrivent pas à prendre de l’envol sur d’autres marchés extérieurs. Pourquoi ?

Parce que nos dispositifs et le circuit bancaire ne suivent pas. La réglementation de change devrait s’adapter à la demande et aux besoins des opérateurs, avec une réglementation bancaire figée qui rassemble des mesures protectionnistes. Peut-être, qu’elle était établie à l’époque où notre besoin en devises fait qu’il ne soit pas distribué d’une manière aléatoire, ce qui a poussé les banques à mettre des mesures qui favorisent que les importations au détriment des exportations. Aujourd’hui, avec une telle administration, l’économie recule, surtout que les opérateurs ne peuvent même pas payer des hôtels ou des rencontres avec de potentiels clients à l’étranger. C’est un parcours du combattant pour s’assurer de toutes ces dépenses en devises, alors qu’elles devraient naturellement être accessibles aux opérateurs. Il faut savoir que la force des exportations c’est la force du réseau. Et ce réseau se tisse dans le temps en voyageant et en se déplaçant vers les clients, visitant les chambres de commerce pour mieux exposer leurs produits. En outre, il faudrait que le FSPE puisse payer des études de marché pour sélectionner les pays à visiter et par rapport aux spécificités des produits à exporter, et tout ce travail ne se fait qu’avec des études de marchés. Il est à rappeler qu’il y avait une stratégie nationale des exportations qui a été réalisée par le cabinet Makenzi, en collaboration avec les opérateurs économiques mais qui n’a jamais vu le jour surtout avec le changement politique.

Même les hommes politiques au pouvoir actuellement parlent beaucoup des exportations vers le monde arabe et l’Afrique dans leurs discours. Pensez-vous que nous sommes prêts à l’aventure, par exemple à aller vers la Mauritanie ?

Au fait, quant nous parlons de stratégie, nous sommes censés savoir, en amont la destination, si nous prenons la Mauritanie, le tronçon routier qui lie la première ville mauritanienne Zoueirat à Tindouf en Algérie est à une distance de 800 km de désert, sans aucune infrastructure routière. La route qui existe est impraticable. Comment alors peut-on exporter des marchandises en Mauritanie avec une route pareille ? Donc, il est inimaginable de projeter sans qu’il n’y ait des réalisations de route, sauf si nous allons utiliser d’autres moyens de transport comme le fret maritime et qui revient plus cher aux exportateurs. La meilleure façon est d’engager d’abord des travaux d’infrastructures avec la Banque africaine de développement (BAD), qui est censée accorder des crédits pour réaliser les travaux routiers et qui ne nécessitent pas des ouvrages d’art. Il faudrait juste tracer une route, et l’Algérie a cette aisance pour ce genre d’infrastructures, surtout qu’elle est membre de la BAD et il faut accélérer ces réalisations et aller dans les actions très rapidement car les pouvoirs publics parlent beaucoup et tardent beaucoup dans l’exécution. Nous avons fait beaucoup de discours et de rencontres ces deux dernières années sur le même sujet, mais sur le terrain rien de concret..

Vous avez assisté dernièrement à une rencontre sur le thème d’export en présence des représentants de la Mauritanie pour soulever toujours les mêmes problèmes ou pour trouver des solutions ?

C’est le ministère du Commerce qui a organisé cette rencontre qui avait comme objectif d’exporter vers l’Afrique de l’Ouest et notamment le passage vers la Mauritanie. Pour moi, maintenant, ce genre de rencontres, c’est un remake. C’est la même chose qui se répète et qui se dit à chaque rencontre. Nous sommes invités à exposer les mêmes problèmes depuis des années. Inviter des gens pour parler des mêmes problèmes, il faut se poser la question à quand nous allons appliquer les recommandations ! Elles sont nombreuses et des doléances sont établies, la stratégie nationale est bien ficelée, il faudrait, à un certain moment, aller vers l’application des recommandations pour leur concrétisation qui tarde à venir. Malheureusement et comme à l’accoutumée, il faut revoir encore une rencontre qui aborde la même thématique avec les mêmes problèmes, je pense que c’est un peu désolant. L’entrave qui est la route est là et il faut agir vite en conséquence et trouver des solutions. Par ailleurs, il faut faciliter aux entreprises leur installation à l’étranger et offrir des facilitations aux opérations d’exportation dès qu’un marché en perspective est ouvert. Il est important aussi de débureaucratiser les banques algériennes et les rendre plus fluides surtout les aider à leur implantation à l’étranger et faciliter les transactions monétaires entre fournisseur et client. De nos jours, le commerce international n’a plus de frontières. Aujourd’hui, il y a des entreprises algériennes qui exportent vers le Canada et l’Europe, de l’équipement électronique et de la téléphonie. Nos producteurs ont cette capacité d’exporter et de conquérir tous les marchés du monde. Cependant, la charge pour nous est de créer l’environnement qu’il faut et des plateformes de réception de nos produits à l’étranger car il n’y en a pas beaucoup de comptoirs dans ce sens, et faire en sorte de faciliter la création de l’entreprise algérienne dans d’autres pays et la laisser exporter en tant qu’entité vers des pays étrangers, en sachant que ces entreprises vont ramener de la devise pour l’Algérie. 

Le producteur algérien est disponible, le bon produit à exporter aussi, le problème réside dans l’administration d’après vous ?

Au fait, nous avons un panel de problématiques. Si nous prenons la logistique, évidemment il y a des moyens de transport à renforcer et des infrastructures à réaliser. La banque doit adapter son code de change aux besoins des exportations car les dispositifs existants ne sont plus d’actualité. C’est un tout qui devait changer ou mettre à jour avec l’accompagnement de la diplomatie algérienne qui soit efficace aux tendances actuelles et qui devrait récolter de l’information par rapport au marché mondial et faire en sorte que cette information circule sur le marché local. La productivité doit être encouragée quand on sait qu’en Algérie les usines fonctionnent à 30 et 40% de leur régime alors qu’elles devaient travailler à 70 et 80% de leur capacité de production surtout que nous savons que nous ne pouvons être compétitifs que sur la production, sans parler de la qualité et des normes élémentaires de base. Nous avons une position géographique extraordinaire, nous sommes au cœur de l’Afrique et à une heure de vol du continent européen et nous faisons maintenant partie de la zone arabe de libre- échange qui va rentrer prochainement. 

Concernant la mise en place des zones de libre- échange, sommes-nous capables d’affronter la concurrence aussi rude des autres pays et surmonter tous les problèmes que avons débattus ?

Ça devrait nous inciter à faire plus d’effort, à nous encourager à se préparer et mettre en exécution la stratégie nationale des exportations. Si nous prenons l’exemple du secteur pharmaceutique qui dispose de 2000 produits pharmaceutiques avec environ 80 producteurs et plus d’une centaine d’entreprises dans le domaine pharmaceutique qui travaillent depuis des années, mais elles n’ont jamais exporté. Ces entreprises si elles devaient envisager à exporter, il faut d’abord enregistrer le produit à exporter dans le pays à destination et cet enregistrement coûte de l’argent et ces droits sont payés en devises et c’est très compliqué pour les entreprises de pouvoir le faire quand elles n’ont pas des devises. Tous ces aspects négatifs freinent le développement des exportations. Durant toutes ces années, tous les producteurs, chacun à son niveau, ont exposé ces problèmes. Ces derniers doivent être pris en charge et peuvent se libérer très rapidement parce que chaque produit peut ramener de la devise en Algérie en cliquant des doigts. Même si l’opération d’exportation est effrayante pour certains opérateurs à cause des dispositifs et la législation mises en place. Nous avons tous les atouts en tant que 2e économie en Afrique pour être la locomotive du développement sur le continent. En plus, il y a une diversité dans la production locale et il n’y a pas de raison pour ne pas être présent partout en Afrique. Nous avons également beaucoup construit ces dernières années, à savoir des bâtiments, des autoroutes, des ponts, etc., donc nous pouvons exporter notre ingénierie et notre expertise. Enfin, nous avons un parcs d’engins qui devrait être mobilisé pour réaliser d’autres projets en Algérie, il suffit juste d’avoir cette vision exportable et une intelligence collective pour réussir le challenge des exportations.

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