«Nos réserves de change vont baisser de 20 milliards de dollars»

Le Dr Souahlia Ahmed, universitaire et expert en économie

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Dans cet entretien accordé au «Chiffre d’Affaires» et «El Wassat», l’enseignant-universitaire spécialisé dans les questions économiques, le Dr Souahlia Ahmed, a évoqué l’impact de la pandémie du coronavirus sur l’économie mondiale et algérienne en particulier. D’ailleurs, il prévoit un recours massif aux réserves de change afin de faire face à la crise multidimensionnelle. Selon ses estimations, pas moins 20 milliards de dollars seront débloqués de cette caisse afin de combler le déficit budgétaire de l’Etat attendu notamment suite à la détérioration des prix du pétrole (moins de 35 dollars). Toutefois, le Dr Souahlia a proposé l’engagement de réformes structurelles dans plusieurs domaines notamment bancaire et financier afin de diversifier notre économie.

Le Chiffre d’Affaires : D’abord, pouvez-vous nous donner un aperçu sur la situation globale de l’économie algérienne et l’impact du virus Covid-19 ?

Dr Souahlia Ahmed : L’économie nationale est déjà au ralenti depuis près de 4 ans, notamment après la baisse drastique des prix du pétrole en 2014. Elle est marquée par un déficit dans la balance des paiements et commerciale, passant de 5 milliards de dollars en 2018 à 10 milliards en 2019, qui est une année blanche pour l’économie algérienne, suite au bouleversement politique. À cela s’ajoutent, le déficit budgétaire, la hausse inquiétante de la dette interne estimée à 47%, dont une bonne partie de cette dette est destinée pour les transferts sociaux. Quand à l’impact de la pandémie Coronavirus sur notre économie sera direct, du fait, que nos exportations hydrocarbures, représentant 97% de la rente, seront sévèrement touchées pour deux raisons. Toutefois, il est à souligner que nos importations seront réduites au maximum suite à la propagation du coronavirus, qui a forcé des pays partenaires de l’Algérie à s’isoler. Donc, la circulation de marchandises sera impactée négativement. Nous devons exploiter cette nouvelle donne par la promotion de la production «made in bladi». Autrement dit, la baisse des importations sera bénéfique pour l’économie nationale. Dans ce cadre, la question qui revient à nos esprits : est-ce que nous avons les capacités nécessaires pour augmenter la production locale ?  Ceci est le rôle et la mission de l’Etat et du gouvernement qui doivent mettre des mécanismes adéquats afin d’accompagner les entreprises nationales.

Devant cette situation d’incertitude et le recul des recettes pétrolières, le gouvernement de Abdelaziz Djerad a pris une batterie de mesures afin d’y faire face. Ces dernières sont-elles suffisantes ? Et quelles sont vos recommandations ?

Nous ne pouvons pas continuer avec ce modèle économique qui a prouvé ses limites. Actuellement, le prix du pétrole est incontrôlable et ne s’accommode pas à l’offre et la demande. Ce sont les intérêts géostratégiques qui s’imposent. La guerre des prix enclenchée entre l’Arabie Saoudite et la Russie, et la récession économique mondiale, ont engendré un crash dans le marché pétrolier.  L’Algérie, qui est un petit producteur, est appelée à s’orienter vers la diversification de son économie. Concernant les mesures prises par le gouvernement, elles sont logiques, dont ses effets ne seront pas visibles à court terme. À cet effet, le gouvernement va sans doute recourir à ses réserves de change afin de palier au déficit budgétaire. Nous prévoyons l’effondrement de nos réserves de change de 20 milliards de dollars courant 2020. 

L’élaboration de la loi de finances complémentaire (LFC 2020) sera une occasion pour le gouvernement de revoir certaines irrégularités concernant notamment le climat des affaires, et la gestion du foncier industriel. Ainsi, le gouvernement de Djerad doit réduire au maximum les dépenses du budget de l’Etat, tout en réduisant la facture des importations. Nous devons importer seulement le nécessaire et également procéder au gel de certains projets socioéconomiques. Par ailleurs, l’Etat doit consentir des efforts en matière de recouvrement fiscal, sans toutefois procéder à l’augmentation de l’impôt sur les entreprises et commerçants et également, l’élargissement de l’assiette fiscale afin de contenir l’informel.

 Selon vous dires, l’Algérie doit impérativement diversifier son économie.  À cet effet, des réformes structurelles doivent être engagées en urgence par le gouvernement. Pouvez-vous nous donner les principales mesures à engager ?

Le gouvernement est appelé à la refonte du système fiscal en urgence. C’est l’unique mesure permettant à substituer à la fiscalité pétrolière qui recule d’année en année. La recherche de nouvelles ressources financières pour le budget de l’Etat est nécessaire. Les pouvoirs publics sont appelés à la simplification et la facilitation des procédures fiscales. C’est à travers cette réforme que l’Etat pourra réduire l’évasion fiscale et le recouvrement de la dette impayée depuis des années estimés à 4 500 milliards de DA ! L’application de l’impôt sur la fortune participera à l’amélioration des recettes de l’Etat. L’autre réforme que le gouvernement doit engager concerne le système bancaire et financier. Le système actuel est défaillant et ne participe pas au financement de l’économie nationale. La modernisation de ce système financier est une nécessité, voire même une urgence. Des montants importants circulant dans l’informel sont estimés par la Banque d’Algérie à 45%  de la masse monétaire. Les Banques sont appelées à jouer leur rôle dans l’épargne de cet argent et de l’injecter dans l’économie. Nous devons travailler à l’avenir pour la spécialisation des banques afin d’accompagner les entreprises, chacune dans son domaine. Quant à la finance islamique, nous devons attendre des miracles à court terme. C’est une bonne chose d’introduire cette finance qui a fait ses preuves ailleurs, mais la commercialisation de ce genre de produits bancaires nécessite beaucoup de temps et de larges campagnes de sensibilisation pour la promotion de ces produits.

Nous devons également axer nos efforts sur certains secteurs  pour amorcer la diversification de l’économie nationale escomptée. Le gouvernement doit accorder une grande importance à l’agriculture, l’industrie agroalimentaire, textile et l’exploitation optimale des autres richesses que recèle notre pays. S’agissant de l’entrepreneuriat, le gouvernement doit accompagner les petites entreprises, à travers des allégements fiscaux et parafiscaux. Dans ce cadre, je propose le changement du registre du commerce par un registre de l’économie afin de différencier entre les commerçants et les industriels.

Enfin, est-ce que vous êtes optimistes pour l’avenir du pays et quelles mesures à prendre afin de diminuer l’impact du coronavirus ?

J’attends à une relance de l’économie mondiale dans les prochains mois. La consommation mondiale en pétrole reviendra à ses hauts niveaux. Ceci va rétablira les prix du pétrole, qui pourrait atteindre les 90 dollars avant fin de l’année. 

Entretien réalisé par Zahir Radji

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