« Pas de chiffres officiels sur l’impact du Covid 19 sur l’emploi »

L’expert et Général Manager du cabinet HRCC, Habib Si Ali

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Entretien réalisé par Naima Allouche

La situation économique et financière des entreprises ne cesse de se dégrader pour multiples raisons, entre autres la crise sanitaire du coronavirus, la situation économique et social, depuis le mois de mars dernier. Sur le plan social, c’est une dégradation qui risque de prendre une tournure non contrôlable en raison de la perte involontaire des milliers, voire des millions de postes de travail. A défaut de chiffres officiels, l’expert et Général Manager du Cabinet HRCC, Habib Si Ali revient dans cet entretien sur l’impact désastreux de la pandémie sur le monde du travail et la mauvaise gestion administrative qui a fait stagner le développement économique du pays.

 

 

LCA : M. Habib, dans une telle situation de confusion, quel est l’impact de la crise du virus Covid 19 sur le monde du travail

Habib Si Ali : le Covid 19 est une situation exceptionnelle qui a impacté toute l’économie mondiale, pas seulement la nôtre. Nous avons connu une année 2019, instable politiquement, qui a déjà détruit l’économie nationale. En 2020, nous avons vu l’arrivée de la pandémie coronavirus qui a paralysé toute la chaine économique, et notamment les entreprises. A partir du mois de mars et avril, le gouvernement a pris certaines mesures, notamment l’urgence médicale qui a primé sur les autres fronts et nous avons vu l’installation de la commission de veille sanitaire. Il y a aussi un arsenal juridique qui a été promulgué dans ce sens, pour la protection des personnes et leurs biens. Durant cette crise, nous  avons constaté que des ponts entiers de l’économie sont détériorés, comme le transport, la construction et le tourisme. Des compressions d’effectifs en masse ont eu lieu depuis. Le fait de la surprise n’a pas laissé le temps aux operateurs économiques et aux pouvoirs publics de mieux agir et gérer la crise, à part quelques mesures prises en faveur du monde de travail, surtout les entreprises par le déféré des cotisations fiscales et parafiscales. Les conséquences de la pandémie sur le monde du travail sont très importantes, malheureusement, nous n’avons pas de chiffres officiels. Les entreprises sont à l’arrêt total ou partiel et peu d’entreprises qui ont résisté depuis 6 ou 7 mois, ne le peuvent plus maintenant parce que les mesures prises ont montré leur insuffisance et le rôle social de l’Etat doit être plus important vu les résultats négatifs face à la crise de coronavirus.

Qu’on est-il au niveau des plans sociaux des entreprises ?

En premier lieu, la crise sanitaire a touché les deux secteurs public et privé.  Dans le public certains managers n’ont pas suivi les plans sociaux et refusent de s’aventurier et pourtant il est très touché aussi. Par contre le privé est carrément coincé et il n’a pas de visibilité pour le moment, c’est pourquoi il faut engager des plans sociaux de rémunération ou carrément des emplois. Aujourd’hui, le Covid 9 a causé la destruction des millions de postes de travail à travers le monde et chez nous la compression du personnel est en masse, mais malheureusement le manque de chiffres nous fait défaut pour savoir le nombre exact. Le premier chiffre donné par un représentant du gouvernement est de 70 000 emplois perdus dans le secteur de l’industrie. Un autre expert qui a annoncé le mois d’avril, 700 000 emplois. Certaines entreprises ont déposé leurs bilans, et normalement le CNRC dispose des moyens et des mécanismes pour contrôler l’impact du Covid sur les entreprises en donnant au moins le nombre des entreprises qui ont déclaré faillite. Pareil pour l’emploi, nous avons la CNAS qui est en mesure de répondre par des chiffres sur la situation des emplois parce que les entreprises déclarent périodiquement le nombre de leurs employés. Cette caisse peut  donner le nombre de postes de travail perdus, malheureusement la CNAS ne communique pas aussi le chiffre réel de perte d’emplois. Les entreprises qui sont en difficulté, nous n’avons pas de chiffre également. Le gouvernement ne communique pas les chiffres, ni l’ONS, c’est pourquoi nous souhaitons maintenant l’installation d’une commission de veille économique et sociale pour assurer la pérennité économique nationale qui est la sauvegarde de l’emploi. Il ne reste que quatre mois de l’année 2020, pour prendre le dessus, c’est une année presque noire pour l’économie nationale, l’entreprise et l’emploi. Il faut  agir vite maintenant pour préserver les emplois qui restent et sauver les entreprises aussi.

 

En tant qu’expert, comment sauver les entreprises, surtout que la crise économique ne date pas d’aujourd’hui et la pandémie n’est pas la cause unique?

Le gouvernement actuel n’est pas « gâté » par les événements de l’année 2019 et en 2020, il se retrouve face à une crise multidimensionnelle, en quelque sorte en état de guerre et il n’a pas l’expérience, ni les mécanismes qu’il faut pour gérer une économie de guerre. En effet sur le plan économique nous avons un manque flagrant d’outils nécessaires. A titre d’exemple, le président a octroyé la « fameuse » somme de 10 000 DA, au profit des couches défavorisées et il s’est plaint lui-même de la lenteur de l’administration dans l’exécution des décisions présidentielles. Pareil pour l’octroi des 30 000 DA, qui ont été décidé, par le Président de la République début du mois d’Aout, pour certaines fonctions pour une durée de trois mois qui n’a pas encore vu son texte d’application. C’est au Président maintenant de fixer les délais pour exécuter les recommandations. Le texte est sorti, cela fait plus d’un mois, mais l’application n’est pas encore mise en oeuvre. Ces retards énormes font défaut aux décisions du Président de la République et leur crédibilité, surtout que des millions de personnes attendent  cette allocation financière. La déficience en matière de management de crise est flagrante et malheureusement, l’Etat ne joue pas son rôle social, en mettant les outils et les mécanismes nécessaires à la gestion de la crise. Certes, qu’il y a des priorités, le monde du travail et le climat social en général prime sur d’autres priorités. En effet, la priorité sanitaire prime, nous sommes d’accord avec les positions des pouvoirs publics et nous sommes sortis de la crise presque indemne,  mais il faut qu’on sache que derrière la pandémie, il y a une crise sociale qui s’amplifie à cause de la fermeture des milliers d’entreprises. L’impact du Covid 19 est très sérieux sur le monde de travail et il nous faut des mesures judicieuses avec une implication des services concernés et spécialisés.  

Le taux de chômage s’allonge, le pouvoir d’achat se dégrade. Comment faire face, à défaut de moyens adéquats ?

Nous possédons les moyens pour sortir de la crise mais il y a un déficit en matière d’application. Le gouvernement doit s’impliquer d’avantage pour l’accompagnement des entreprises afin de préserver le monde du travail et sortir d’une manière honorable de cette situation de crise. Le problème majeur actuel est que le gouvernement refuse de publier les chiffres sur la situation économique pour des raisons incompréhensibles. De même, le BIT (le bureau international du travail) tape sur 13 millions travailleurs pour une population de 40 millions, mais la réalité est tout autre maintenant avec la crise sanitaire parce qu’en 2020, nous ne savons pas le nombre de la population active surtout en période de crise. Concernant les mécanismes, comme je l’ai dit, il a fallu impliquer l’Etat sérieusement dés le début de la crise, comme ça s’est fait dans d’autres pays, à travers les caisses et les agences spécialisés dans l’accompagnement du monde de travail. La question qu’on pose maintenant pourquoi le ministère de travail n’est pas impliqué davantage dans cette crise, par le biais des différentes caisses, à savoir la CNAS, CNRC, l’inspection de travail et la CNAC qui a été crée pour la résorption du chômage. La caisse de la CNAC est gonflée par les cotisations des employeurs depuis plus de 20 ans, mais elle n’est pas visible en cette crise du Covid 19.  On aurait aimé que la CNAC ait intervenue depuis le mois de mars avec ses 48 agences. D’autres caisses peuvent contribuer également comme la CNAS, CASNOS et CACOBATH qui peuvent donner aussi des statistiques fiables. En plus, le ministère de la solidarité nationale dispose de l’agence de développement social (ADS) qui a également 48 agences éparpillées sur tout le territoire national et dont son activité est destinée aux couches sociales démunies. Les reflexes de l’administration sont toujours les mêmes, à savoir, bureaucratie et lenteur dans l’exécution des décisions. On aurait dû détourner l’attention de l’administration vers ces caisses disposant de l’argent

 

En dépit de l’aide de l’Etat, il ya eu recours au travail informel pour certains, dans le transport par exemple. Où est le contrôle?

Le laisser faire de l’Etat a permis à ce genre de fraude d’y persister. Il faut savoir d’abord que l’informel n’a pas une définition légale. L’informel c’est le travail indépendant qui est régi normalement par le code du commerce mais en absence de contrôle, l’informel a pris d’autres proportions. Je reviens à la CNAC dont les employeurs cotisent depuis sa création, en contre partie, ils ne voyaient pas son rôle pour préserver les emplois et faire face au travail informel. Le retard dans l’application des décisions est un fardeau sur les personnes qui ont perdu leur emploi. A titre d’exemple, le secteur de l’automobile est stagné depuis quelques mois. Les travailleurs sont payés chaque mois et les administrateurs chargés du dossier n’ont pas tranché dans l’avenir du secteur, depuis des mois alors qu’il suffit au maximum 45 jours pour rendre les comptes. C’est la même situation qu’on est en train de vivre avec la crise sanitaire qui risque de prendre de l’ampleur, parce qu’il y a des licenciements tous les jours en absence d’une prise en charge rigoureuse. Aujourd’hui, les conséquences du Covid 19 sont énormes et les décisions prises pour le monde du travail ne sont pas efficaces, c’est pourquoi l’installation de la commission de veille économique et sociale qui s’occupe de la situation économique et sociale est indispensable. Elle rend des bilans de statistiques périodiques et des reportings journaliers et elle met fin au travail traditionnel de l’administration qui a prouvé son incapacité à gérer les crises.

 

Est-ce que le gouvernement actuel est capable de remédier à une situation de crise qui perdure depuis des décennies ?

Il suffit de réactiver les outils en la possession de l’Etat et réactualiser les textes juridiques des caisses comme la CNAC et l’ADS. Il faut également éloigner l’administration de la gestion des crises avec son mode de management « dépassé » et avec des reflexes négatifs. Nous sommes passés par le plan de l’ajustement structurel en 1994, pour absorber la crise économique de l’époque. Nous étions en négociation avec le FMI et il fallait s’en passer de des milliers d’entreprises. L’Etat à l’époque, en dépit des difficultés financières, a installé une commission centrale et des commissions de wilaya pour résoudre le problème de chômage, en créant la caisse nationale d’assurance chômage (CNAC) . Des textes ont été promulgués pour absorber entre 200 et 300 milles chômeurs entre 1997 et 2002.  Dommage que la CNAC est aujourd’hui absente de cette crise alors qu’elle est appelée à jouer son rôle comme support financier. Cette caisse aurait du soulager les actions du gouvernement au lieu de les mettre entre les mains des institutions qui n’ont rien avoir, comme les communes dont leurs services n’ont pas les compétences qu’il faut pour gérer les crises économique et sociale alors qu’on les charge pour ce genre de travail, ce qui fait empirer encore la situation. Le déficit du management de l’administration peut être remplacé par le travail de la commission de veille économique et sociale. La volonté politique et celle des Hommes peuvent faire face à cette crise, avec l’arbitrage du Président de la République pour protéger le climat social au sein de l’entreprise et du monde de travail.

N.A

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