Vers une politique publique de l’accès aux médicaments en Algérie

Santé

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Par Abdelkader Hamadi et  Younès Ferdj

La quatrième séquence correspond à l’accessibilité physique. L’accessibilité physique se schématise par la distance devant être parcourue par les malades pour aller chercher les médicaments dans des centres de vente de médicaments ou de distribution (pharmacies). Un bon accès physique se traduit par l’absence de rupture de stock. Il est donc tributaire de l’efficacité du système d’approvisionnement et de distribution de médicament (Snoussi, 2013). Dans notre modèle de processus politique d’accès, l’accessibilité physique représente la quatrième et la dernière dimension déterminant le processus de mise en œuvre de politique de l’accès aux médicaments. Elle se caractérise par un système d’approvisionnement marqué par les ruptures de stock. La décennie des années 90 a été marquée par la privatisation du secteur pharmaceutique. Le circuit national distribution du médicament englobait alors un large spectre d’acteurs privés qui se sont considérablement multipliés, qu’ils soient des nationaux sous forme d’entreprise d’importation, de distribution et/ou de production de médicaments, ou étrangers par la présence de firmes multinationales sous forme de joint-ventures avec des entreprises locales. On distingue deux grandes catégories d’intervenants à l’échelle du circuit d’approvisionnement du médicament.

D’une part, les intervenants du secteur public : la Pharmacie centrale des hôpitaux (PCH) ; le groupe public Saidal ; les grossistes-répartiteurs publics et les officines publiques. De l’autre, les intervenants du secteur privé : les importateurs-producteurs privés ; grossistes-répartiteurs privés ; les officines privées en charge de la distribution au stade du détail. Par rapport à l’accessibilité physique, des blocages subsistent toujours freinant l’accès physique des populations aux médicaments notamment dans les régions du Sud algérien. Le désengagement de l’État des circuits de l’importation et de la distribution a créé des épisodes de rupture de stock. L’administration responsable de la régulation de ce circuit est le ministère de la Santé qui n’exerce plus une influence considérable et décisive sur le circuit du médicament en termes d’acquisition et de distribution après le désengagement de la Pharmacie centrale des hôpitaux (PCH) en 1994.

Ce phénomène de rupture est caractéristique des PED, que ce soit dans les pharmacies (publiques et privées) ou dans les hôpitaux publics. Dans le cadre de notre enquête de terrain, nous avons essayé d’appréhender cette rupture de stock des médicaments à la fois dans le secteur public et privé. Cette vérification n’est pas chiffrée, mais basée plutôt sur des entretiens qualitatifs. D’après les propos des professionnels du médicament – pharmaciens et médecins- les firmes pharmaceutiques organisent des ruptures volontaires, car elles détiennent le circuit d’approvisionnement. Selon les propos d’un délégué médical ayant travaillé pour plusieurs firmes multinationales «Quand les brevets arrivent à expiration et tombent dans le domaine public, ceux-ci font l’objet d’une «génériquisation», et sont automatiquement interdits de l’importation. En parallèle, les firmes pharmaceutiques déposent de nouvelles demandes d’enregistrement de médicaments au niveau du ministère de la Santé. Quand celui-ci retarde la procédure d’enregistrement, les firmes provoquent des ruptures de stock volontaires afin d’exercer une pression sur le ministère de la Santé dans le but d’accélérer l’enregistrement et signer les programmes d’importation» (entretien téléphonique réalisé le 14 janvier 2011). Selon les propos d’un pharmacien au niveau de la wilaya de Biskra, allant dans le même sens que ceux du délégué médical : « il existe toujours des manques de médicaments, on passe commande, mais on reçoit toujours des quantités en-dessous des commandes souhaitées pour certains médicaments, par exemple, des antibiotiques (Amoxiciline) produits par Saidal. Idem, pour l’Insuline, médicament essentiel pour les diabétiques» (Propos recueillis le 12 janvier 2011). Cette rupture semble bien être chronique. Ce constat est identique dans quatre autres officines privées dont nous avons pu rencontrer et nous entretenir avec leurs responsables le 29 janvier 2011, au niveau de la ville de Biskra (Sud algérien). De même, la PCH est confrontée à ce même phénomène de rupture systématique qui met les hôpitaux et les pharmacies publics dans une situation difficile à gérer. Selon les propos d’un responsable d’organisme de santé publique, «les problèmes que rencontre la PCH ne sont nullement financiers, mais plutôt organisationnels sous forme de rupture de stock. Ces derniers se répètent souvent à cause de problèmes d’approvisionnement. Ces ruptures sont dues en grande partie aux difficultés que connaît le marché du médicament qui dépend principalement de l’importation à hauteur de 75%».

Ce phénomène de rupture est identique dans l’ensemble du pays. La régulation de tout le système d’approvisionnement doit être entièrement assumée de nouveau par la PCH dans la perspective de limiter les ruptures de stock. Dans ce sens, nous citons l’exemple de la Pharmacie centrale tunisienne (PCT) qui constitue un acteur central de l’accès aux médicaments. C’est un établissement public qui assume la mission stratégique de régulation du marché pharmaceutique tunisien. 

Cet article a contribué à plusieurs niveaux à la littérature traitant des instruments d’action publique ainsi que les modes de la mise en œuvre des politiques publiques de l’accès aux médicaments. Premièrement, il a relativement contribué à spécifier les blocages institutionnels relatifs à l’accès aux médicaments en Algérie. Ces blocages tiennent en partie au rôle des acteurs clés de l’accessibilité. Pour certains, ils avaient non seulement perdu leurs monopoles sur les activités stratégiques de la chaîne du médicament : importation, approvisionnement et distribution, mais aussi leur pouvoir de négociation vis-à-vis des firmes multinationales portant simultanément sur les médicaments essentiels et sur les prix. Le défi auquel est confrontée l’Algérie est de développer une action collective qui promeut l’accès aux médicaments tout en réalisant que ce dernier demeure limité en raison des blocages politiques et institutionnels. Deuxièmement, l’étude représente également l’une des très rares études empiriques – sous une approche qualitative – réalisées sur la politique publique de l’accès aux médicaments en Algérie. À ce titre, elle apporte un éclairage sur les enjeux actuels de l’accès aux médicaments en Algérie. 

Troisièmement, sur le plan théorique, l’approche par les instruments a cette vocation de coordonner les différents acteurs et déterminer leur comportement en matière d’accès aux médicaments. Cette difficulté de mise en place de cet instrument d’action politique tient essentiellement à l’existence d’un rapport de force entre les parties prenantes. L’application, que nous faisons de ce concept au cadre institutionnel de l’accès aux médicaments, constitue en soi à la fois une modalité et une finalité pour la couverture des besoins en médicaments en Algérie. Notre approche pose la question de l’opérationnalisation de cet instrument à partir de quelques indicateurs. De ce point de vue, une opérationnalisation est pensable à partir d’un ensemble d’indicateurs pour chaque forme d’accessibilité. Enfin, la présente recherche a des limites, les résultats devraient être interprétés avec prudence en raison de la taille modérée de notre échantillon.

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